Une brève histoire de la messe dans le rite romain (Uwe Michael Lang) — partie XIV : le bas Moyen-Age: décadence et déclin ?

Suite de la série d’articles du père Uwe Michael Lang, C.O., tiré cette fois-ci de la traduction de l’abbé Jean-Pierre Herman aux éditions Desclée de Brouwer, avec son aimable autorisation.


Les manuels d’histoire de la liturgie ont souvent tendance à considérer la fin du Moyen Âge comme un temps de déclin. La messe, dit-on, s’était transformée en un exercice presque exclusivement clérical d’un système rituel envahissant dans une langue incompréhensible. En conséquence, la participation des laïcs a largement disparu, y compris la réception de la sainte communion. Les fidèles préféraient leurs dévotions privées1. Cette lecture s’inscrit dans le contexte général d’une Église en crise qui a presque inévitablement conduit à la Réforme protestante du XVIᵉ siècle. Au cours des dernières décennies, cependant, les historiens ont offert de nouvelles perspectives sur le christianisme de la fin du Moyen Âge et ont souligné que déclin et vitalité existaient côte à côte. Dans le domaine de la recherche liturgique, l’accent traditionnel mis sur les textes est aujourd’hui enrichi par des études pluridisciplinaires du culte dans le Moyen Âge tardif dans une perspective musicale, artistique, littéraire, sociale et religieuse plus générale.

La participation du peuple

L’usage du latin comme langue sacrée a certainement éloigné la liturgie de la grande majorité des fidèles laïcs, mais il n’a pas dressé une barrière infranchissable à la participation populaire, comme on le suppose souvent. Dans les pays de langue romane, où la langue vernaculaire s’est développée à partir du latin, il existait au moins une compréhension de base du sens des textes liturgiques2. En outre, la prière des fidèles en langue vernaculaire lors de la principale messe dominicale dans l’église paroissiale offrait aux laïcs une forme d’implication correspondant à leurs besoins spirituels et temporels. Le plus ancien exemple connu de ces bidding prayers en Angleterre précède la conquête normande et a été daté du début du XIᵉ siècle. Dans d’autres pays également, la prière des fidèles se faisait en langue locale, catalan, basque, breton, ainsi que dans les dialectes occitans et allemands3. Ce rite vernaculaire était inséré à un moment donné pendant l’offertoire, généralement après l’encensement des oblats et de l’autel et avant le lavement des mains du prêtre (lavabo).

La participation liturgique ne peut être réduite à la compréhension des textes, et Frank Senn a proposé une conception plus large qui inclut « d’autres “vernaculaires” que la langue, dont les bâtiments d’église eux-mêmes et l’art liturgique qui les décorait ne sont pas les moindres4 ». Dans une perspective similaire, Éric Palazzo a exploré les dimensions sensorielles de la liturgie : la stimulation de la vue, de l’ouïe, de l’odorat, du toucher et du goût, qui faisaient de la participation à la messe une expérience synesthésique5. Ainsi les fidèles étaient en mesure de participer à la messe de diverses manières qui ne sont pas faciles à saisir pour nous, précisément parce qu’elles n’étaient pas écrites. Paul S. Barnwell parle de « la nature méditative et affective d’une grande partie de la dévotion laïque de l’époque6 ». Les dimensions sensorielles de la liturgie du haut Moyen Âge offraient des stimuli importants pour une telle méditation.

Les fidèles qui assistaient à la messe chaque semaine (et beaucoup d’entre eux quotidiennement) étaient familiers avec les chants habituels de l’ordinaire de la messe. Il est intéressant de noter que les laïcs trouvaient la messe paroissiale célébrée au maître-autel moins accessible, car ils se trouvaient à une distance physique considérable du prêtre et leur vue était limitée non seulement par le jubé, mais aussi par les servants et les chanteurs dans le chœur. Les messes « privées » à l’autel latéral offraient aux fidèles un moyen plus direct de s’engager dans l’action liturgique, à la fois visuellement et auditivement, ce qui a contribué à leur popularité. Les représentations de la messe gravées sur bois dans la littérature morale et dévotionnelle de l’époque montrent des hommes et des femmes laïcs à proximité du prêtre à l’autel latéral d’une église7.

Les « vernaculaires » autres que la langue, évoqués par Senn, parlaient de manière éloquente aux adorateurs à la fois en tant qu’individus privés et – dans une juxtaposition typique de la pratique religieuse de la fin du Moyen Âge – en tant que corps. L’historien John Bossy écrit que la messe était une « institution sociale8 » et créait un lien qui ne s’exprimait pas seulement verbalement par la prière les uns pour les autres, mais devenait tangible dans deux rites particuliers : dans le don de la paix par le baiser et le passage de la tablette connue sous le nom de pax, pax-brede ou pacificale, et dans la distribution du pain béni après la messe. Ces deux rites peuvent être compris comme des substituts de la communion sacramentelle, qui, pour la plupart des laïcs, ne dépassait pas la réception annuelle à Pâques prescrite par le quatrième concile du Latran (1215), mais exprimaient en même temps le pouvoir de construction communautaire de la liturgie.

La prédication à la messe

Il existe peu de témoignages de la période post-carolingienne concernant la prédication dans un contexte liturgique. Cela ne signifie pas pour autant qu’il n’y avait pas de proclamation de l’Évangile et de transmission de la foi : l’enseignement chrétien était ancré dans une culture largement orale et n’était pas considéré comme partie intégrante du culte public de l’Église, qui reposait sur un texte écrit9. À partir du XIIᵉ siècle, cependant, la prédication prend une importance croissante dans les sources liturgiques et canoniques. Alors que les sermons pouvaient être donnés en diverses occasions, parfois extra-liturgiques, ils acquièrent une place stable dans les célébrations pontificales. L’Ordo de la messe pontificale établi par Grégoire X (1271-1276) comprend un sermon du pape après l’Évangile, en partie en latin et en partie en langue vernaculaire, suivi d’une confession générale, de l’absolution (non sacramentelle) et d’une bénédiction10. Dans le pontifical de Guillaume Durand, écrit entre 1292 et 1295, la prédication de l’évêque est particulièrement associée à un tel rite pénitentiel, auquel sont attachées des indulgences11. Cette pratique fut bientôt adoptée dans la messe célébrée par un prêtre.

Dans toute l’Europe, on attendait des curés qu’ils prêchent le dimanche et les jours de fête importants12. Tous n’étaient peut-être pas suffisamment formés pour le faire et tous n’ont peut-être pas rempli leur devoir consciencieusement, mais, en général, la prédication était populaire parmi les fidèles. Au nord des Alpes, des postes ont été créés pour que les prêtres séculiers puissent exercer des missions de prédication (Prädikatur) à partir de la fin du XIVᵉ siècle et surtout dans la seconde moitié du XVᵉ siècle. L’importance d’une prédication régulière sera soulignée et encouragée par le mouvement de réforme qui suivra le concile de Trente.

En fait, la pratique liturgique à la fin du Moyen Âge offre un tableau complexe, mais tout n’est pas que décadence et déclin. Le système sacramentel de l’Église a remarquablement résisté et était profondément enraciné dans le cycle de vie communautaire.


Pour les volets précédents de la série « Une brève histoire de la messe dans le rite romain » du Père Lang, voir:

  • Partie I: Introduction: La dernière Cène et l’Eucharistie
  • Partie II: Questions dans la quête des origines de l’Eucharistie
  • Partie III: Le troisième siècle, entre croissance paisible et persécution
  • Partie IV: Les premières prières eucharistiques, improvisation orale et langage sacré
  • Partie V: Après la paix de l’Église, la liturgie dans un empire chrétien
  • Partie VI: La période de formation de la liturgie latine
  • Partie VII: La liturgie stationale papale
  • Partie VIII: La codification des livres liturgiques
  • Partie IX : L’adoption et l’adaptation du rite romain par les Francs
  • Partie X : La vie monastique et le patronage impérial
  • Partie XI : La réforme papale et l’unification liturgique
  • Partie XII : L’impact des Franciscains sur la liturgie romaine.
  • Partie XIII : La dévotion eucharistique dans le haut Moyen-Age.

Image Credit: AB/iStockPhoto, ZU_09


Notes de bas de page :

  1. Cf., par exemple, l’appréciation dévastatrice d’A.J. Chupungco,
    History of the Roman Liturgy until the Fifteenth Century, Handbook
    for Liturgical Studies, Vol. I: Introduction to the Liturgy, éd. A.J.
    Chupungco, Liturgical Press, Collegeville, MN, 1997, p. 131-152,
    à la p. 150. 
  2. Cf. Augustine Thompson, Cities of God : The Religion of the Italian
    Communes 1125-1325, The Pennsylvania State University Press, University Park, PA, 2005, p. 239-241. 
  3. Jean-Baptiste Molin a publié des recueils de formules médiévales
    dans diverses langues européennes dans « L’oratio communis fidelium au
    Moyen Âge en Occident du Xe
    au XVe siècle », Miscellanea liturgica in onore di Sua Eminenza il Cardinale Giacomo Lercaro, 2 vol., Desclée,
    Rome, 1966-1967, vol. II, p. 315-468, et « Quelques textes médiévaux de la prière universelle », Traditio et Progressio. Studi liturgici in onore del Prof. A. Nocent, OSB, Studia Anselmiana 95, Analecta liturgica 12, Pontificio Ateneo, Rome, S. Anselmo, 1988, p. 338-358. 
  4. Frank C. Senn, The People’s Work : A social history of the Liturgy, Fortress Press, Minneapolis, 2006, p. 145. 
  5. Cf. Éric Palazzo, « Art, Liturgy and the Five Senses in the Early
    Middle Ages », Viator 41 (2010), p. 25-56. 
  6. Paul S. Barnwell, « How to Do Without Rubrics: Experiments in
    Reconstructing Medieval Lay Experience », Late Medieval Liturgies Enacted : The Experience of Worship in Cathedral and Parish Church, éd. Sally
    Harper, Paul S. Barnwell et Magnus Williamson Routledge, Londres et
    New York, 2016, p. 235-254, p. 238. 
  7. Cf. Gabriela Signori, Räume, Gesten, Andachtsformen: Geschlecht,
    Konflikt und religiöse Kultur im europäischen Mittelalter, Jan Thorbecke
    Verlag, Ostfildern, 2005, p. 43 et 70. 
  8. John Bossy, « The Mass as a Social Institution, 1200-1700 », Past &
    Present, no
    100 (août 1983), p. 29-61 ; cf. Augustine Thompson, Cities
    of God, op. cit., p. 235-271 (« The City Worships »), et Eamon Duffy,
    The Stripping of the Altars: Traditional Religion in England 1400-1570,
    2e
    éd., Yale University Press, New Haven et Londres, 2005, p. 91-130
    (« The Mass »). 
  9. Cf. R. Emmet McLaughlin, « The Word Eclipsed? Preaching in the
    Early Middle Ages », Traditio 46 (1991), p. 77-122. 
  10. Ordinal of Gregory X (c. 1274), dans The Ordinal of the Papal Court
    from Innocent III to Boniface VIII and Related Documents, éd. Stephen J.
    P. van Dijk et Joan Hazelden Walker, Spicilegium Friburgense 22, The
    University Press, Fribourg Suisse, 1975, 586. 
  11. Guillaume Durand, Pontificale, III, 18,34; éd. Michel Andrieu, Le
    pontifical romain au Moyen-Âge, vol. 3, Studi e testi 88, Biblioteca Apostolica Vaticana, Cité du Vatican, 1940, p. 639. ↩︎
  12. Cf. Augustine Thompson, Cities of God, op. cit., p. 251 et p. 335-337,
    pour l’Italie du Nord; R. Emmet McLaughlin, « The Word Eclipsed? »,
    op. cit., p. 77, pour l’Allemagne; Duffy, The Stripping of the Altars, op. cit.,
    p. 57-58, pour l’Angleterre. 

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