La Fête-Dieu dans le rite byzantin

La semaine dernière, nous célébrions la fête du Corps et du Sang du Christ (que les francophones appellent superbement « Fête-Dieu »). Les plus chanceux d’entre nous ont entendu la magnifique séquence de saint Thomas d’Aquin Lauda Sion Salvatorem et ont rendu hommage à Dieu par une procession, comme il est de coutume.

Quoi de plus latin que la Fête-Dieu ! Fête médiévale, née de la piété eucharistique de l’Eglise d’Occident, on n’aurait guère l’idée de l’associer à l’Orient chrétien. Pourtant, cette fête est également célébrée par certains de nos frères catholiques orientaux, voire par quelques orthodoxes (j’y reviendrai).

Pourquoi cette fête en apparence si latine se trouve-t-elle en Orient ? La réponse est simple, il s’agit d’une latinisation, à savoir une pratique d’origine latine transposée dans un contexte oriental. Parfois imposées par les latins par effet de supériorité, souvent adoptées par les orientaux par complexe d’infériorité, les latinisations sont aujourd’hui considérées comme scandaleuses et nombre d’Eglises orientales cherchent à s’en débarrasser, avec l’encouragement de la Papauté (manifesté par exemple par l’encyclique Orientale Lumen du saint pape Jean-Paul II). Disons-le tout net, c’est à très juste titre. Nombre de latinisations défigurent encore aujourd’hui la beauté des liturgies catholiques d’Orient.

Faut-il donc condamner cette « Fête-Dieu orientale » ? Examinons les faits, nous limitant au cas du rite byzantin.

Dès la fin du XVIe siècle, certaines Eglises byzantines rentrent dans la communion de l’Eglise catholique. Les termes de leurs unions imposent de conserver pur de tout usage latin le rite dont elles usent, celui de Byzance. Très tôt cependant, certaines de ces Eglises vont adopter des usages latins, souvent malheureux. En contact avec des chrétiens de rite latin, ces « gréco-catholiques » comme on les appellera désormais, seront frappés par la splendeur de la Fête-Dieu latine et entendront l’intégrer à leur rite.

Deux Eglises, en particulier, adopteront cette Fête-Dieu dans leurs usages : les ruthènes (1) et les melkites (2).

Les ruthènes semblent avoir été les premiers à adopter la Fête-Dieu. Mais loin de reprendre tels quels les usages latins (ce qu’ils auraient pu faire aisément, nombre de textes latins ayant été traduits en slavon et utilisés en marge du culte), ils composèrent de nouveaux tropaires (3), comme ils l’eussent fait pour toute nouvelle fête. C’est ainsi que la Fête-Dieu ruthène a tous les aspects d’une fête strictement byzantine.

Les seuls emprunts directs au rite romain sont les lectures de la Messe (appelée « divine liturgie » chez les byzantins) ; l’Epître (1 Co 11, 23-32) est la même qu’au Jeudi-Saint chez les byzantins et l’Evangile (Jn 6, 48-54) y est parfois lu comme prière avant la communion. Quelques références au De Sacramentis de saint Augustin peuvent également être notées dans certains stichères (4). La Messe, comme chez les latins, est suivie d’une procession du Saint-Sacrement peu fréquente chez les byzantins, quoique la pratique n’en soit pas totalement inconnue.

D’autre part, des emprunts à la tradition slave ancienne peuvent être notés. Ainsi, le kontaque (5) est une reformulation d’une prière de préparation à la communion utilisée par les vieux-croyants :

Voici que le Christ est présent en nourriture parmi nous. Venez, prosternons-nous, adorons le Christ notre Dieu caché en ces mystères. Disons-lui humblement : Maître, ne nous dévore pas en cette communion, tout indignes que nous soyons, mais consume nos péchés par son feu et purifie nos âmes !

Le succès de cette fête fut tel que certains orthodoxes russes semblent avoir célébré la Fête-Dieu jusqu’à la révolution russe. Hélas, votre serviteur n’en sait pas davantage…

Les melkites ne tardèrent pas à emprunter la même route. Au XVIIIe siècle, le patriarche melkite catholique Maximos Hakim composa un office pour la Fête-Dieu en grec et arabe. Là encore, si l’on peut noter quelques influences latines (comme dans le choix des lectures de la Messe), l’ensemble reste très homogène par rapport à la tradition byzantine. Ainsi, le tropaire de la fête (ou apolytique) témoigne d’une piété eucharistique très byzantine :

Le Seigneur ayant aimé les siens, les aima jusqu’à la fin. Il leur donna son corps et son sang en nourriture et en breuvage. Maintenant, nous les adorons tous les deux, les honorant avec respect, et nous disons avec piété : « Gloire à ta présence, ô Christ ! Gloire à ta miséricorde ! Gloire à ta tendresse, toi qui seul aimes les hommes ! »

L’auteur de ces lignes eut le privilège de servir une divine liturgie melkite pour la Fête-Dieu. Celle-ci s’acheva par une bénédiction du Saint-Sacrement célébrée « à la byzantine », avec encensement continu pendant le chant du tropaire.

En conclusion, il apparaît que cette fête d’origine latine est moins une coutume romaine imposée à toute force, tel quel, en milieu byzantin qu’un apport latin « orientalisé » et comme assimilé à la tradition byzantine. Une latinisation n’est donc pas forcément malheureuse et peut même enrichir le rite récipiendaire (tout comme un apport oriental peut, bien intégré, embellir la liturgie romaine). Utilisés depuis plusieurs siècles, ces formulaires sont aujourd’hui un peu délaissés par les chrétiens de rite byzantin. Il est vrai que le légitime rapprochement avec les orthodoxes a conduit les gréco-catholiques a purger leur rite des différences qui séparent leurs usages. Dans ce retour aux sources de leur liturgie, puissent les byzantins reconnaître que certains de ses atours latines ne sont pas dépourvus de beauté.

________

(1) Que l’on appellerait aujourd’hui, avec quelque approximation, les Ukrainiens.

(2) Chrétiens de rite byzantin vivant en Syrie, au Liban ou en Palestine.

(3) Courte composition hymnographique visant à illustrer le thème de la fête, du saint, du jour, etc. le tropaire propre d’une fête est appelé « Apolytique » (Apolytikon).

(4) Tropaire intercalé entre les psaumes de l’office.

(5) Tropaire suivant l’apolytique pendant la divine liturgie.

Sources :

The Latin within the Greek: the Feast of Corpus Christi in 17th-18th Century Ruthenian practice

Liturgie et religiosité chez les grecs melkites catholiques aux XVIIIe -XIXe siècles : entre latinisation et conservatisme

Liturgikon melkite, P. Néophyte Edelby, 1960

2 réflexions sur “La Fête-Dieu dans le rite byzantin

  1. Votre érudition est fascinante. Je ne connaissais pas le concept de latinisation, lorsque certaines Eglises byzantines sont rentrées dans la communion de l’Eglise catholique il y a quelques siècles. Par contre je ne comprends pas pourquoi la Papauté d’aujourd’hui veut revenir en arrière concernant les latinisations? Même s’il est logique de la part des gréco-catholiques de vouloir se rapprocher des orthodoxes. Quoique le contexte actuel peut encore rebattre les cartes.

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    1. Avatar de Isidore de Kiev Isidore de Kiev

      Je vous remercie chaleureusement de ce commentaire et de vos compliments.

      Que les choses soient claires : cet article n’entend en aucune façon faire l’éloge des latinisations en général. Je pense que ces dernières furent en général malvenues. De même que je ne voudrais pas orientaliser le rite romain, je ne veux pas latiniser les rites orientaux.

      Cependant, je constate que certaines latinisations furent bénéfiques et s’intègrent harmonieusement à l’ensemble. Cette Fête-Dieu en est un exemple, à mon humble avis. A l’inverse, on pourrait citer la Transfiguration comme un exemple réussi de fête orientale intégrée dans le rite romain.

      Il y a donc de bonnes latinisations, mais elles sont l’exception plus que la règle. Voilà pourquoi l’effort de délatinisation des rites orientaux est légitime et nécessaire. Je souhaite seulement qu’il n’aille pas jusqu’à jeter d’authentiques enrichissements par-dessus bord.

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