La semaine sainte s’ouvre et le Triduum pascal approche. Dans de nombreuses paroisses, ce sera l’occasion de chanter l’Office des Ténèbres, le Jeudi, Vendredi et Samedi saint. C’est l’occasion de réfléchir sur la place que tient l’office en général dans la vie des paroisses, et sur celle qu’il pourrait avoir.
Tous les catholiques français le savent : nous connaissons depuis des décennies une baisse chronique du nombre de prêtres, qui a conduit presque toutes les paroisses, par le jeu des regroupements, à gagner en superficie, jusqu’à rassembler parfois quarante clochers pour un seul prêtre. De très nombreuses églises sont donc aujourd’hui presque désaffectées ; on y célèbre la messe une fois par an (et encore), avant de les refermer jusqu’à la fois prochaine. Dans certains cas, le diocèse permet à l’État de procéder à la désaffectation de ces églises pour les transformer en autre chose1. Parfois, les mairies ne voient plus l’intérêt d’entretenir les édifices, témoins de la foi de nos ancêtres, dont certains finissent malheureusement par être démolis. Ce phénomène est d’une tristesse insondable, pour deux raisons : d’une part, de façon instinctive, parce que les catholiques français, attachés à leur patrimoine religieux, voudraient qu’il reste utilisé pour l’usage voulu par ses créateurs ; d’autre part, plus profondément, parce que la présence des milliers de clochers qui maillent notre territoire est une manifestation physique, concrète, évidente de la présence de l’Eglise au plus près des habitants de ce pays, qui ont tous leur église, et que leur disparition (ou leur perte de sens, quand elles ne sont plus utilisées) ne peut que constituer une perte irréparable pour la pastorale. Mais voilà : si les catholiques ne font plus usage de leurs églises, ils peuvent difficilement se plaindre de ce qu’elles deviennent.

Redécouvrir l’office divin
Il faut observer un autre phénomène intéressant : parmi les catholiques pratiquants que ce pays compte encore, il en est un certain nombre qui désirent approfondir leur vie de prière en-dehors de la messe et de façon régulière. C’est ainsi que fleurissent, dans de nombreuses paroisses, des veillées de prière, ou encore des temps réservés à l’adoration eucharistique. Hors du cadre paroissial, dans leur vie quotidienne, certains prient l’office divin, encore appelé Liturgie des heures, c’est-à-dire, en pratique, les Laudes, ou les Vêpres, ou bien encore les Complies. Le plus souvent, ces offices sont récités par les fidèles seuls ou en petit nombre, à la maison ou pendant un trajet. Cette prière de l’office n’est pourtant pas une simple dévotion privée comme peuvent l’être tant et tant d’autres prières auxquelles les fidèles sont habitués ; mais elle est véritablement une liturgie, c’est-à-dire un culte public rendu par l’Église toute entière à Dieu. Ainsi, la constitution du Concile Vatican II sur la liturgie, Sacrosanctum Concilium, consacre tout son chapitre IV à l’office divin, défini comme une « oeuvre du Christ et de l’Église » et présenté ainsi :
« Le Grand Prêtre de la Nouvelle et Éternelle Alliance, le Christ Jésus, assumant la nature humaine, a introduit dans notre exil terrestre cet hymne qui se chante éternellement dans les demeures célestes. Il s’adjoint toute la communauté des hommes et se l’associe dans ce divin cantique de louange. En effet, il continue à exercer cette fonction sacerdotale par son Église elle-même qui, non seulement par la célébration de l’Eucharistie, mais aussi par d’autres moyens et surtout par l’accomplissement de l’office divin, loue sans cesse le Seigneur et intercède pour le salut du Monde entier (…) tous ceux qui assurent ce service accomplissent l’office de l’Église et, en même temps, participent de l’honneur suprême de l’Épouse du Christ, parce qu’en s’acquittant des louanges divines, ils se tiennent devant le trône de Dieu au nom de la Mère Église ».
Le chant de l’office est donc, au même titre que la célébration de la messe, une participation à l’action du Christ lui-même dans la louage qu’il adresse à son Père. A la suite du Christ, qui chanta les psaumes avec les apôtres avant de partir pour le mont des Oliviers2, Saint Paul encourage d’ailleurs déjà les chrétiens de Colosses et d’Éphèse à ce chant des psaumes et des hymnes3. Il faut donc s’étonner et s’attrister de la maigre place qu’occupe aujourd’hui cet office divin dans la vie des fidèles, et qu’il ait été si peu recommandé lorsque les catholiques, privés de messe en période d’épidémie, ont cherché d’autres moyens de conserver une vie de prière qui reste marquée par le temps liturgique. De façon générale, la prière de l’office divin est bien peu mise en valeur dans l’Église aujourd’hui, surtout en considération des trésors que cet office pourrait nous réserver, si nous prenions le temps de chanter les psaumes légués par nos pères de l’ancienne Alliance, et les autres hymnes et chants que la tradition de l’Église a produits au fil des siècles pour la louange de Dieu.
Il faut d’abord tordre le cou à l’idée fausse, quoique largement répandue, selon laquelle le chant de l’office serait l’affaire des moines. Cette impression n’est due qu’au conservatisme naturel des communautés qui vivent selon une Règle, tandis que l’habitude du chant de l’office dans les cathédrales et les églises paroissiales s’est largement perdue au XXe siècle. Une telle idée relève, au fond, d’une conception partielle de la liturgie, du même type que celle qui fit si longtemps oublier que les fidèles ont leur place dans la célébration de la messe.
En réalité, le magistère ne cesse d’affirmer que l’office divin est la prière de toute l’Église, qui peut être chantée par tous, religieux, prêtres séculiers, et laïcs ; ces deux dernières catégories disposant d’ailleurs de livres liturgiques différents de ceux des moines à cet égard4. Pour les laïcs, l’Église enseigne que « Les groupes de laïcs, partout où ils se réunissent, sont également invités à accomplir l’office de l’Église en célébrant une partie de la Liturgie des Heures, quel que soit le motif de leur réunion, prière, apostolat ou autre. Il faut en effet, qu’ils apprennent avant tout à adorer Dieu le Père en esprit et en vérité dans l’action liturgique, et qu’ils se rappellent que, par le culte public et la prière, ils peuvent atteindre tous les hommes et contribuer grandement au salut du monde entier »5.
En plus de ce qui vient d’être dit, la prière liturgique a ceci de particulier qu’elle nous fait prier avec les mots de la Bible et notamment des psaumes, c’est-à-dire avec les mots que Dieu a inspirés aux hommes pour le louer. La Bible, que nombre de catholiques connaissent malheureusement trop mal, est l’un des moyens choisis par Dieu pour que sa révélation aux hommes soit transmise à travers les âges jusqu’à nous. Et nous le savons, le premier, le grand commandement est : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit »6. Or, lorsqu’on aime quelqu’un, qu’on veut l’aimer mieux, il faut chercher à le connaître davantage. Si nous voulons apprendre à aimer Dieu, la fréquentation du texte biblique, notamment par la prière liturgique, est donc un excellent moyen.
Chanter l’office dans nos églises

Un jour, en entrant dans la cathédrale Notre-Dame de Paris en début d’après-midi, j’ai eu la surprise d’entendre deux touristes américains tenir la conversation suivante, traduite de l’anglais par mes soins :
– « Cette église sert-elle encore du point de vue religieux ?
– Je ne crois pas, non, c’est un musée maintenant ! »
La cathédrale parisienne était alors pourtant l’un des rares lieux de culte en France où, en plus de la messe, la liturgie des heures était effectivement chantée quotidiennement… Imaginez ce que le visiteur moyen d’une église paroissiale doit penser de l’état de la religion catholique, s’il n’y entre pas à l’heure de la messe !
À l’heure où beaucoup, dans l’Église, se préoccupent de mettre l’accent sur la dimension missionnaire de la liturgie, il apparaît urgent de laisser voir à nos contemporains que la foi de l’Église est toujours vivante ; afin que les églises ne soient pas seulement pour eux un témoignage du passé, mais aussi le lieu où ils peuvent entendre la prière que l’Église continue d’adresser à Dieu. Et pour que cette foi paraisse vivante, nous n’avons d’autre moyen que de la faire vivre nous-mêmes. Il est parfois tentant, dans ce domaine, d’user d’un artifice : dans certaines églises vides, aujourd’hui, des enceintes diffusent en continu une ambiance sonore faite de chants, souvent du grégorien chanté par les moines de telle ou telle abbaye bénédictine. Mais au regard de Dieu comme à celui de nos contemporains, le plus piètre des fidèles priera toujours mieux que le meilleur des enregistrements.
Il s’agit donc de réintroduire dans toutes nos églises la louange du Seigneur, qui est la raison de leur existence. Nos ancêtres n’ont pas bâti des milliers d’églises, sculpté tant de statues, peint tant de fresques, créé tant de vitraux, dans un but purement artistique et décoratif. Les églises ont pour fonction de faire partie d’un tout, qui est la liturgie chrétienne ; en chantant l’office divin dans ces murs, nous leur rendrons, le temps de notre prière, leur raison d’être.
Ces offices ne sauraient évidemment y remplacer la célébration de la messe dominicale, puisque le sacrifice eucharistique demeure la source indispensable et le sommet de toute la vie chrétienne7, mais en semaine, le samedi, ou le dimanche après-midi, ils prolongeront cette prière liturgique. Ceux qui en ont la possibilité et le courage pourront même, s’ils le veulent, découvrir les trésors de l’office de nuit8. Dans les paroisses qui possèdent de nombreux clochers, les offices pourront être l’occasion de faire vivre chacune des églises et de renforcer la vie fraternelle entre paroissiens. Il est facile, par exemple, d’imaginer l’organisation de vêpres chantées régulièrement un soir de semaine, suivies d’un dîner partagé dans une salle paroissiale. Nul besoin pour cela d’avoir toujours un prêtre avec soi, ni d’être très nombreux. Le Christ nous l’a assuré : « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux ».9
Il reste une question de taille à régler : en pratique, comment fait-on ? Quelques ressources à ce sujet se trouvent çà et là sur internet, mais elles sont rares et souvent partielles, d’autant qu’aujourd’hui, lorsque l’office est chanté, les usages varient beaucoup d’un endroit à l’autre. Pour commencer, il faut considérer qu’un chant mal assuré de l’office, avec les textes donnés par les sites AELF, Societas Laudis ou encore Divinum officium – Breviarium Gregorianum, vaut mieux que pas d’office du tout. Pour le reste, nous espérons, dans de prochains articles, approfondir cette question.
- V. par ex. https://actu.fr/hauts-de-france/lens_62498/a-lens-deux-eglises-sont-mises-en-vente-sur-le-site-leboncoin_62317010.html ↩︎
- Mt 26, 30 ; Mc 14, 26. ↩︎
- Ep 5, 19 ; Col 3, 16. ↩︎
- Les bénédictins, en particulier, usent par exemple de l’Antiphonale monasticum, tandis que les séculiers et les laïcs suivent l’Antiphonale romanum. ↩︎
- Présentation Générale de la Liturgie des Heures, §27. ↩︎
- Mt 22, 37. ↩︎
- Concile Vatican II, Constitution Lumen Gentium, §11. ↩︎
- Cf. Matthias Von Pikkendorf, « La Guerre du Christ et l’Office de nuit », https://espritdelaliturgie.org/2022/07/14/la-guerre-du-christ-et-loffice-de-nuit/ ↩︎
- Mt 18, 20. ↩︎