Introduction
L’Office Romain connaît deux sortes de répons, les répons brefs que l’on chante aux petites heures de Prime, Tierce, Sexte, None et Complies, et les répons prolixes, que l’on chante à Matines, l’office de nuit. Dans les deux cas, ces répons suivent une lecture d’une longueur correspondante : les répons brefs sont précédés du capitule, ou lecture brève, et les répons prolixes des Matines sont précédés d’une leçon, lecture plus longue, tirée de l’Écriture ou des Pères de l’Église.
Dans les deux cas, ils sont constitués d’un refrain en deux parties, suivi d’un verset, après lequel on répète seulement la deuxième partie du refrain, suivie ensuite, dans certains cas, du Gloria Patri et d’une autre répétition du refrain : c’est ce qu’on appelle la forme responsoriale, qui est aussi celle du chant d’offertoire à la Messe quand on emploie ses versets.
La majorité du temps, le texte des répons prolixes des Matines est extrait du livre de la Bible dont on vient de lire un extrait, ou de la biographie du saint du jour, ou bien, dans le cas des communs, d’un passage biblique qui illustre les vertus propres à telle catégorie de saints : mépris du monde pour les martyrs, sagesse pour les confesseurs, pureté pour les vierges, prudence pour les saintes femmes, et ainsi de suite.
Les dimanches et les féries du temps après l’Épiphanie constituent une exception singulière, car leurs répons sont (pour la plupart) extraits des Psaumes, sans lien immédiatement apparent avec les épîtres de Paul qui font l’objet des lectures bibliques de Matines pendant la courte période de deux à six semaines qui va de l’Octave de l’Épiphanie, le 13 janvier, au dimanche de la Septuagésime.
C’est cette série des répons psalmiques du temps après l’Épiphanie qui fera l’objet de cette brève étude.
Description
L’Office Romain de Pie X a conservé vingt-cinq répons psalmiques affectés au temps après l’Épiphanie (ce nombre a été réduit à dix-neuf lors de la réforme de 1960), et l’Office Monastique en a conservé vingt-neuf, les mêmes que le Romain plus quatre autres ; les sources historiques comportent jusqu’à une cinquantaine de ces répons. Trois sont affectés à chaque jour de la semaine, dont les matines ont trois leçons, et le reste au dimanche, dont le dernier répons est remplacé, dans l’Office Romain, par le Te Deum, soit deux répons dominicaux pour trois leçons dominicales dans le Bréviaire de Jean XXIII, sept répons dominicaux pour neuf leçons dominicales dans le Bréviaire tridentin et celui de Pie X (le huitième et dernier répons est le Duo Seraphim, un ajout du 12e siècle qui ne fait pas partie de la série des répons psalmiques) et onze répons dominicaux pour douze leçons dans l’Office Monastique (le douzième et dernier répons est également le Duo Seraphim).
Les vingt-neuf répons de la série actuelle sont donnés dans le tableau ci-après. Cet arrangement est remarquable en ceci que, pour les autres temps liturgiques, les jours de la semaine reprennent les répons du dimanche qui précède, ce qui fait qu’une série de répons est intensivement utilisée (deux ou trois fois chacun) pendant une semaine, puis laissée de côté pour passer à une autre, en même temps qu’on passe à un nouveau livre de la Bible pour les lectures correspondantes. Ici, la même série est employée jusqu’à six semaines de suite, mais chaque répons n’est employé qu’une fois par semaine. On a donné dans le tableau le psaume dont est extrait chaque répons, ainsi que les psaumes chantés à Matines le même jour dans différents bréviaires. Les deux répons dominicaux utilisés dans le Bréviaire Romain de 1962 sont Domine ne in ira tua et A dextris est mihi. Les répons absents de la série romaine sont également signalés.

Antiquité des répons psalmiques
L’origine romaine, et non monastique, de la série des répons psalmiques, est évidente : les deux Offices attribuent les mêmes répons à chaque jour de la semaine, mais le texte de ces répons correspond aux psaumes du jour dans l’Office Romain, mais pas à ceux de l’Office Monastique, décalés par rapport à l’Office Romain : les répons de chaque jour ont été composés pour méditer sur les psaumes qui venaient d’être chantés, et à un certain moment entre le 6e et le 9e siècle, les bénédictins ont importé la série romaine telle quelle, sans la réorganiser pour l’adapter à leur psautier.
On constate aussi que les psaumes 23 et 24 fournissent le texte de deux répons psalmiques du dimanche dans la série romaine (les sources du haut Moyen-Âge fournissent plusieurs autres répons issus des psaumes 21 à 25) alors que les psaumes 21 à 25 sont chantés à Prime (au long de la semaine depuis 1568, à Prime du dimanche auparavant). On peut imaginer, sans pouvoir l’étoffer par des arguments plus solides, la possibilité que ces répons aient été composés à une époque où l’heure de Prime n’avait pas encore été introduite dans l’office séculier, et où les psaumes 21 à 25 étaient chantés aux Matines du dimanche en plus des psaumes 1 à 20.
Dans certaines sources monastiques des 9e et 10e siècles, chaque jour comprend un 4e répons, et le dimanche en comporte jusqu’à 13, mais ces répons supplémentaires sont insérés dans la série sans perturber l’association entre répons et jour de la semaine, ce qui atteste de l’antiquité de cette correspondance que les moines carolingiens n’ont pas osé perturber.
À l’instar des pièces du propre de la Messe, les répons psalmiques utilisent le texte de la première version de la traduction du psautier par saint Jérôme, dit psautier romain, et non le psautier dit gallican, la révision du psautier romain également par saint Jérôme employée pour la psalmodie de l’Office, ce qui confirme leur appartenance à la deuxième strate de chant romain, entre les compositions archaïques (comme le Te Deum et les tons de l’invitatoire) et les compositions de l’époque carolingienne qui inaugurent le chant grégorien proprement dit.
De plus, la quasi-totalité des manuscrits, surtout les plus anciens, n’accompagnent pas ces répons d’une rubrique comme post Epiphaniam, mais de la rubrique per Annum : il y a fort à parier que l’emploi de ces répons était initialement beaucoup plus répandu, puis que les compositeurs ecclésiastiques ont composé des répons spécifiques à chaque livre de la Bible, sauf les épîtres pauliniennes, soit qu’ils aient jugé les répons psalmiques particulièrement adaptés à la méditation de ces épîtres, soit qu’ils n’aient pas osé déranger une partie de l’Office déjà considérée comme vénérablement antique.
Expressivité musicale des répons psalmiques
La série des répons psalmiques emploie abondamment la centonisation de formules mélodiques courantes dans le répertoire des répons de Matines, mais comprend également des fragments mélodiques propres à chaque répons, d’une grande expressivité musicale, qui mettent en valeur les passages importants du texte, ou le sentiment général de la pièce.
Domine ne in ira tua

La première phrase, Domine, ne in ira tua arguas me, consiste en une série d’allers-retours entre le sol et le si bémol, dans un premier mode transposé, le sol y tenant le rôle de finale (à la place du ré), et le si bémol, celui de corde intermédiaire. Ces allers-retours poussent parfois jusqu’au fa en bas (qui serait un do en premier mode non transposé) et au do en haut (sol en premier mode non transposé). Cette mélodie, contenue dans une quinte, plutôt grave, fait l’effet d’une demande prudente, presque craintive ; la phrase neque in furore tuo offre un saisissant contraste mélodique, avec une attaque sur ré, teneur du premier mode transposé, et une envolée jusqu’au sol supérieur sur furore, évocatrice de la colère divine.
Ce répons est également remarquable par la mélodie de son verset. Les versets des répons de Matines adoptent majoritairement une mélodie-type qui dépend du mode de la pièce et se finit dans le grave, à proximité de la finale du mode ; ici, la mélodie-type est modifiée pour insister sur les mots timor et tremor, et possède une cadence de fin originale, qui finit sur la et permet d’enchaîner sans pause avec la reprise de la deuxième partie du refrain.
Deus qui sedes super thronum

La première phrase, Deus qui sedes super thronum, brode autour de la finale mi du quatrième mode et s’apparente à une récitation un peu ornée. La mélodie prend un tour tout différent à et judicas æquitatem : elle s’élève du ré au si bémol, à la manière dont le font les incipits de beaucoup de pièces en premier mode ; la quarte ascendante du et évoque une trompette, et la montée vers une récitation sur la appelle une augmentation naturelle du volume de la voix qui accompagne l’idée de juste jugement que le narrateur appelle contre ses ennemis plus qu’il ne le redoute pour lui-même. Dans la phrase suivante, on peut noter le lent mouvement mélodique sur le O de tribulatione, qui donne à la phrase une expression suppliante ; mais c’est surtout dans le laborem et dolorem de la dernière phrase du refrain que cette expression suppliante est portée à son plus haut degré. Le mot laborem se conclut par une série de notes graves, allongées, pesantes ; la mélodie s’élève sur dolorem comme un cri déchirant, marqué lui aussi par une longue série de notes allongées.
Notas mihi fecisti

La première phrase, Notas mihi fecisti Domine, brode autour de la finale sol du huitième mode avant de s’élever sur Domine, avec un si bémol qui vient assez naturellement, mais va servir à produire un fort contraste avec le si bécarre du vias vitae qui suit. La mélodie de vias vitae est une cadence d’usage très fréquent et donc peu significatif, mais le contraste apporté par le si bécarre lui apporte une brillance et une vivacité qui correspond étroitement au texte. Adimplebis me lætitia brode autour du do supérieur, teneur du huitième mode, et constitue le sommet de la pièce ; cum vultu tuo est lui aussi une formule mélodique assez fréquente, mais elle est presque entièrement ralentie par les nombreux épisèmes, ce qui est inhabituel, et invite l’auditeur (et le chantre) à prendre le temps de savourer la mention de la “face divine” ; la même chose peut être dite de dextera tua, surtout au sujet de sa cadence de fin inhabituellement allongée.
Conclusion
Le recouvrement par l’Église de son propre patrimoine liturgique, progressivement obscurci par le temps puis mutilé par une série de réformes trop hâtives, qui l’ont amoindri presque jusqu’à néant sous prétexte de le rendre accessible, est l’une des grandes tâches de notre 21e siècle dont un quart déjà est passé.
La publication récente du Liber Responsorialis de Tempore, permet aux fidèles, en le combinant avec l’Invitatoriale et un Psautier nocturne (selon les rubriques de 1960, ou selon les rubriques tridentines), de célébrer les Matines des jours du temps après l’Épiphanie, qui s’ouvrait la semaine dernière et se poursuivra jusqu’à la Septuagésime. Aux laïcs et au clergé, désormais, de s’exhorter mutuellement au zèle dans la célébration de l’Office divin, et de réinvestir, comme le leur propre, ce patrimoine longtemps délaissé.