Lien vers la première partie
Lien vers la deuxième partie
Les lecteurs qui ont lu les deux premières parties, dont l’introduction historique est répétée ici, sont invités à se reporter directement au chapitre 3 sur les collectes du temps pascal.
Le missel romain réformé selon l’esprit de Vatican II contient tous les éléments du rite romain [antérieur].
Pape François, lettre d’accompagnement du Motu Proprio Traditionis Custodes
On ne fera des innovations que si l’utilité de l’Église les exige vraiment et certainement.
Concile Vatican II, constitution dogmatique Sacrosanctum Concilium
Si les études sur la réforme liturgique ont d’abord porté sur l’Ordo Missæ, il existe un mouvement récent de prise de conscience de la teneur de la réforme liturgique dans les textes propres à chaque jour liturgique. Nous voulons y contribuer en étudiant dans cette série d’articles les modifications apportées aux textes des collectes de l’Avent, du Carême et du Temps Pascal.
L’importance de la collecte dans la liturgie ne saurait être exagérée. Aussi appelée « prière d’ouverture », elle est la première prière propre de la messe, après le Gloria et avant les lectures. Plus que la prière sur les offrandes et la postcommunion, elle donne, pour ainsi dire, le ton de la messe ; on peut dire la même chose de l’introït par rapport aux autres chants du propre. De plus, elle est employée en conclusion des heures de l’Office Divin ; ceux qui célèbrent intégralement la liturgie ont donc l’occasion de la ruminer tout au long de la journée. La collecte est un lieu privilégié où l’Église affirme ce qu’elle croit sur Dieu, ce qu’elle sait sur l’homme, et formule vers Dieu les besoins qu’elle juge les plus pressants.
Le matériau de cette étude est largement issu du livre de Lauren Pristas, The Collects of the Roman Missals, qui constitue à ce jour l’étude la plus approfondie du sujet. Les lecteurs désireux d’approfondir se procureront avec grand profit cet ouvrage. Pristas adopte une démarche historique et analytique rigoureuse et conserve une stricte neutralité, à laquelle nous nous autoriserons ici quelques entorses au vu de l’évidente contradiction entre les deux citations qui ouvrent cet article, et les conclusions de notre étude.
Dans la mesure où les collectes du missel de 1962 dont nous allons traiter sont présentes à l’identique dans les sacramentaires grégoriens, carolingiens, médiévaux, et dans le missel tridentin, donc d’un usage attesté continûment et quasi-exclusivement pendant plus d’un millénaire, on s’autorisera à les appeler collectes traditionnelles, pour les distinguer des collectes rénovées, qui peuvent elles-mêmes être antiques dans certains cas. Nous donnerons pour chacune une traduction très littérale qui vise seulement la bonne compréhension du latin.
Introduction historique
En 1963, Vatican II ordonnait « une prudente révision des livres liturgiques dans l’esprit d’une saine tradition » (n.4). Pour réaliser cette révision, Paul VI forme dès 1964 le Consilium ad exsequendam Constitutionem de Sacra Liturgia, ci-après le Consilium. Une sous-commission est chargée de réviser les collectes, le Coetus 18bis, d’abord sous le pilotage de dom Placide Bruylants osb, puis, à partir de 1967, sous le pilotage de dom Antoine Dumas osb.
Mi-1966, dom Bruylants fit approuver les principes de travail suivants :
- éviter la répétition des collectes, ce qui nécessiterait d’en introduire de nouvelles ;
- employer les textes primitifs des oraisons, établis par démarche critique ;
- supprimer les mentions de miracles douteux ;
- n’employer que des collectes, à l’exclusion de textes d’autres genres ou fonctions liturgiques ;
- les collectes s’adressent au Père.
Il fit approuver également de nombreuses collectes révisées suivant ces principes. Le texte ancien des collectes était révisé pour correspondre à sa version primitive, et d’anciennes collectes tombées hors d’usage étaient employées pour les jours de semaine (où jusqu’alors on répétait la collecte du dimanche). Ce travail n’est pas exempt de défauts, mais il présentait les signes d’une certaine continuité avec le missel précédent (à l’exception notable de la reformulation vers le Père des oraisons s’adressant au Fils).
Dom Buylants mourut en octobre 1966, et dom Antoine Dumas, moine d’Hautecombe, fut nommé à sa place. Il confirma (dans l’ensemble) les principes de travail de dom Bruylants, mais mit à la poubelle l’ensemble des collectes déjà révisées et repartit de zéro. Il ne prit pas la peine de faire approuver ses travaux au fur et à mesure, et, en 1969, soumit au Pape le résultat complet, avec le reste de ce qui deviendrait le missel de 1970 – un volume énorme de texte, impossible à relire in extenso, résultant en une mise devant le fait accompli : la publication du missel ne pouvait attendre. Pour quel résultat ? C’est ce que nous allons voir dans la suite de cette étude. Les lecteurs ne seront pas surpris de regretter la mort de dom Bruylants : sur les cinq principes exposés ci-dessus, les n° 2 et 4 sont plutôt conservateurs, les n° 1, 3 et 5 plutôt innovants ; dom Antoine Dumas allait appliquer ces trois-là avec une frénésie innovatrice indicible, et violer constamment les deux autres.
Chapitre 3 – « De la mort à la vie » : les collectes du temps pascal
Nous étudierons ici les collectes des sept dimanches du temps pascal, de l’Ascension et de la Pentecôte. La numérotation des dimanches diffère d’une unité entre les deux missels : sont donc homologues, par exemple, la collecte traditionnelle du deuxième dimanche après Pâques, et la collecte rénovée du troisième dimanche de Pâques. Notons que le Concile n’a pas donné de mandat spécifique relatif à la révision des textes liturgiques du temps pascal, comme il l’a fait pour le Carême.
3.1 Les collectes traditionnelles
Voici les collectes traditionnelles des sept dimanches du temps pascal, de l’Ascension et de la Pentecôte. À l’exception de la collecte du jour de Pâques, chacune n’a rien de commun avec la collecte rénovée du même jour, nous comparerons ces deux séries de neuf collectes de manière globale. Il faut cependant noter que les collectes des six autres dimanches ont été conservées dans le missel rénové, mais à d’autres emplacements: dimanches ordinaires, ou jours de semaine du temps pascal. La collecte de la Pentecôte a été également conservée comme option dans la messe votive au Saint-Esprit. La collecte de l’Ascension, initialement supprimée, a été réintroduite dans le missel rénové en 2002 comme option pour la messe de l’Ascension. Comme cette étude examine principalement la méthodologie et l’intention des réformateurs, nous étudierons la collecte de cette messe dans le missel de 1970, qui reste l’option principale pour la messe de l’Ascension dans le missel de 2002.
| Pâques | |
| Deus, qui hodiérna die per Unigénitum tuum æternitátis nobis áditum, devícta morte, reserásti : vota nostra, quæ præveniéndo aspíras, étiam adjuvándo proséquere. | Dieu qui, aujourd’hui, par ton Fils unique, la mort étant vaincue, nous as ouvert les portes de l’éternité ; les vœux que d’avance tu nous inspires, secondes-les de ton aide. |
| Dimanche in Albis | |
| Præsta, quǽsumus, omnípotens Deus : ut, qui paschália festa perégimus, hæc, te largiénte, móribus et vita teneámus. | Fais, nous t’en prions, Dieu tout-puissant, que nous qui avons complété les fêtes pascales, avec ton secours, nous puissions conserver la vie par notre conduite. |
| Deuxième dimanche après Pâques | |
| Deus, qui in Fílii tui humilitáte jacéntem mundum erexísti : fidélibus tuis perpétuam concéde lætítiam ; ut, quos perpétuæ mortis eripuísti cásibus, gáudiis fácias pérfrui sempitérnis. | Dieu, qui dans l’abaissement de ton Fils as relevé le monde abattu, accorde à tes fidèles la joie perpétuelle, afin que ceux que tu as arrachés à la ruine de la mort éternelle, jouissent du bonheur sans fin. |
| Troisième dimanche après Pâques | |
| Deus, qui errántibus, ut in viam possint redíre justítiæ, veritátis tuæ lumen osténdis : da cunctis, qui christiána professióne censéntur, et illa respúere, quæ huic inimíca sunt nómini ; et ea, quæ sunt apta, sectári. | Dieu, qui, pour que les égarés puissent rentrer dans la voie de la justice, leur montres la lumière de ta vérité : donne à tous ceux qui professent la foi chrétienne, et de repousser ce qui est ennemi de ce nom, et de s’attacher à ce qui lui convient. |
| Quatrième dimanche après Pâques | |
| Deus, qui fidélium mentes uníus éfficis voluntátis : da pópulis tuis id amáre quod prǽcipis, id desideráre quod promíttis ; ut inter mundánas varietátes ibi nostra fixa sint corda, ubi vera sunt gáudia. | Dieu, qui unis les âmes des fidèles dans une même volonté, donne à tes peuples d’aimer ce que tu commandes, et de désirer ce que tu promets ; afin que, parmi les multiples attraits du monde, nos cœurs soient fixés là où sont les vraies joies. |
| Cinquième dimanche après Pâques | |
| Deus, a quo bona cuncta procédunt, largíre supplícibus tuis : ut cogitémus, te inspiránte, quæ recta sunt ; et, te gubernánte, éadem faciámus. | Dieu, de qui procède tout ce qui est bon, exauce ceux qui te supplies : qu’ils discernent, sous ton inspiration, ce qui est droit, et que sous ta direction ils fassent ces mêmes choses. |
| Ascension | |
| Concéde, quǽsumus, omnípotens Deus : ut, qui hodiérna die Unigénitum tuum, Redemptórem nostrum, ad cælos ascendísse crédimus ; ipsi quoque mente in cœléstibus habitémus. | Accorde-nous, Dieu tout-puissant, à nous qui croyons qu’aujourd’hui ton Fils unique, notre Rédempteur, est monté aux cieux, d’habiter nous aussi, en esprit, dans les réalités célestes. |
| Dimanche après l’Ascension | |
| Omnípotens sempitérne Deus : fac nos tibi semper et devótam gérere voluntátem ; et majestáti tuæ sincéro corde servíre. | Dieu éternel et tout-puissant, fais-nous toujours, et te suivre avec une volonté fidèle, et servir ta majesté avec un cœur sincère. |
| Pentecôte | |
| Deus, qui hodiérna die corda fidélium Sancti Spíritus illustratióne docuísti : da nobis in eódem Spíritu recta sápere ; et de ejus semper consolatióne gaudére. | Dieu qui, aujourd’hui, as instruit les cœurs de tes fidèles par l’illumination du Saint-Esprit : donne-nous dans ce même Esprit de goûter la vérité et de nous réjouir toujours de sa consolation. |
Ces collectes datent au moins du huitième siècle, si ce n’est plus loin ; elles présentent une remarquable uniformité à travers le temps et l’espace depuis le huitième siècle, n’ayant connu quasiment aucune variante textuelle locale (à l’exception de celle de Pâques, comme on le verra).
Les collectes de Pâques et de son octave traitent des fruits de la résurrection. Celle du 2e dimanche après Pâques mentionne le double mouvement d’abaissement dans la Passion, et d’élévation dans la résurrection, avec un peu de vocabulaire négatif qui explique probablement qu’elle ait été déplacée hors du temps pascal dans le missel rénové, et modifiée au passage. Celles de l’Ascension et de la Pentecôte expriment avec simplicité le mystère de la fête. Les quatre autres ne font pas explicitement mention des fêtes pascales, d’où leur déplacement au temps ordinaire dans le missel rénové. Cependant, on peut arguer qu’elles constituent, prises ensemble, une catéchèse à destination des néophytes sur les réalités concrètes élémentaires de la vie chrétienne : respectivement, la profession de la foi et le rejet du péché, le renoncement aux attachements mondains, le discernement des bonnes œuvres, et le service à l’imitation du Christ. Puisque tout dimanche est une célébration de la résurrection, il n’est pas choquant que les dimanches du temps pascal se rapprochent plus d’un dimanche per annum que ceux du Carême ou de l’Avent.
Cependant, il existe dans les sources anciennes un grand nombre de splendides collectes pascales. Les collectes traditionnelles écartées furent-elles remplacées par celles-là ? C’est ce que nous allons voir.
3.2 Les collectes rénovées
La collecte rénovée du dimanche de Pâques est une version modifiée de la collecte traditionnelle, qui fusionne la version de cette collecte présente dans le missel tridentin avec la version de la même collecte présente dans le Sacramentaire gélasien (8e siècle). En souligné, les mots spécifiques à la version tridentine, conservés par la version rénovée. En barré, la partie spécifique à la version tridentine, supprimée au profit de la variante gélasienne. En italique, la partie spécifique à la version gélasienne, restaurée dans la version rénovée. En gras, les mots modifiés par les réformateurs.
| MR1570/1962, collecte du dimanche de Pâques | |
| Deus, qui hodiérna die per Unigénitum tuum æternitátis nobis áditum, devícta morte, reserásti : | Dieu qui, aujourd’hui, par ton Fils unique, la mort étant vaincue, nous as ouvert les portes de l’éternité, les vœux que d’avance tu nous inspires, seconde-les de ton aide. |
| Sacramentaire gélasien, collecte n°463 | |
| Deus, qui per Unigénitum tuum, æternitátis nobis áditum, evícta morte, reserásti, da nobis, quǽsumus, ut, qui resurrectiónis sollémnia cólimus, per innovatiónem tui Spíritus a morte ánimæ resurgámus. | Dieu qui, par ton Fils unique, la mort étant vaincue, nous as ouvert les portes de l’éternité, fais, nous t’en prions, que nous qui honorons la solennité de la résurrection, par le renouvellement de ton Esprit, nous ressuscitions de la mort de l’âme. |
| MR2002, collecte du dimanche de Pâques | |
| Deus, qui hodiérna die, per Unigénitum tuum, æternitátis nobis áditum, evícta morte, reserásti, da nobis, quǽsumus, ut, qui resurrectiónis domínicæ sollémnia cólimus, per innovatiónem tui Spíritus in lúmine vitæ resurgámus. | Dieu qui, aujourd’hui, par ton Fils unique, la mort étant vaincue, nous as ouvert les portes de l’éternité, fais, nous t’en prions, que nous qui honorons la solennité de la résurrection du Seigneur, par le renouvellement de ton Esprit, nous ressuscitions dans la lumière de la vie. |
Le texte issu du gélasien est probablement plus primitif, et, de l’avis de dom Bruylants, il est théologiquement plus riche. Si la restauration de ce texte ancien correspond à la fois aux principes que se sont donnés les auteurs du missel rénové, et aux vœux du Concile, les modifications originales ne semblent correspondre à aucune nécessité. L’ajout de « du Seigneur » pour préciser « résurrection » n’apporte rien (à moins qu’on considère l’auditeur comme un imbécile qui ne saurait pas de qui Pâques célèbre la résurrection), mais le changement de « ressusciter de la mort de l’âme » à « ressusciter dans la lumière de la vie » diminue la portée théologique de ce texte : nous voulons ressusciter, certes, mais cette résurrection semble réduite à son aspect purement corporel. Or, même les damnés ressusciteront : la résurrection que nous appelons de nos vœux, c’est bien celle qui nous évite la mort de l’âme. Il semble que les réformateurs aient simplement voulu éviter en ce jour de fête tout langage négatif, quitte à en diminuer la joie en occultant le péril dont nous délivre le Seigneur dans sa résurrection.
La collecte rénovée du deuxième dimanche de Pâques est issue, sans modification, du Missale Gothicum, un manuscrit bourguignon des années 700, qui n’appartient donc pas au rite romain (contrairement, par exemple, au Sacramentaire gélasien) mais à la liturgie franque antérieure à la réforme carolingienne.
| MR2002, collecte du 2e dimanche de Pâques / Missale Gothicum, corpus orationum n°1268 | |
| Deus misericórdiæ sempitérnæ, qui in ipso paschális festi recúrsu fidem sacrátæ tibi plebis accéndis, auge grátiam quam dedísti, ut digna omnes intellegéntia comprehéndant, quo lavácro ablúti, quo spíritu regeneráti, quo sánguine sunt redémpti. | Dieu d’éternelle miséricorde, qui par le retour de ces fêtes pascales enflammes la foi de ton peuple sacré, augmente la grâce que tu lui as donnée, afin que tous par une intelligence juste, comprennent par quelle immersion ils ont été purifiés, par quel esprit ils ont été régénérés, et par quel sang ils ont été rachetés. |
Cette collecte présente une énumération remarquable dans sa clause de but, et elle est théologiquement profonde à plus d’un titre. Elle n’est pas romaine, ce qui n’est pas exceptionnel : les réformateurs ont puisé très abondamment dans les sources ambrosiennes, mozarabes et gallicanes. Le Missale Gothicum l’emploie pour le samedi dans l’octave de Pâques, et on ne voit pas bien pourquoi elle n’a pas été reprise à ce même emplacement dans le missel rénové.
La collecte rénovée du troisième dimanche de Pâques est une centonisation à deux sources. L’une est une bénédiction du peuple au temps pascal, issue du Sacramentaire gélasien. L’autre est une prière pour les défunts au mois d’octobre, issue du Sacramentaire de Vérone (6e siècle), dont l’emploi liturgique est incertain : peut-être prière sur les offrandes ou postcommunion.
| Sacramentaire gélasien, ad populum n°515 | |
| Pópulus tuus, quǽsumus, Dómine, renováta semper exsúltet ánimæ iuventúte, ut, qui ante peccatórum veternóso in mortem venerat sénio, nunc lætátur in pristinam se glóriam restitútum. | Qu’exulte toujours ton peuple, Seigneur, nous t’en prions, par la jeunesse rénovée de l’âme, afin que, lui qui était auparavant venu à la mort dans la léthargie du vieil homme pécheur, se réjouit maintenant de son rétablissement dans la gloire originelle. |
| Sacramentaire de Vérone, oraison n°23 du mois d’octobre | |
| His, quǽsumus, Dómine, sacrificiis, quibus purgationem et viventibus tribuis et defunctis, animam famuli tui benignus absolve ; ut resurrectiónis diem spe certæ gratulatiónis exspéctet. | Par ces sacrifices, nous t’en prions, Seigneur, par lesquels tu donnes la purification et aux vivants et aux morts, pardonne avec bonté à l’âme de ton serviteur ; pour qu’il attende le jour de la résurrection dans l’espérance d’un remerciement assuré. |
| MR2002, collecte du 3e dimanche de Pâques | |
| Semper exsúltet pópulus tuus, Deus, renováta ánimæ iuventúte, ut, qui nunc lætátur in adoptiónis se glóriam restitútum, resurrectiónis diem spe certæ gratulatiónis exspéctet. | Qu’exulte toujours ton peuple, Dieu, par la jeunesse rénovée de l’âme, afin que, lui qui se réjouit maintenant de son rétablissement dans la gloire de l’adoption, attende le jour de la résurrection dans l’espérance d’un remerciement assuré. |
Notons d’emblée que cette centonisation viole à deux reprises le principe n°4 de respect de l’emploi liturgique des textes sources. Une fois que l’on sait que la conclusion de la collecte rénovée parle originellement d’un défunt qu’on enterre, il est difficile de relire cette collecte sans que cela saute aux yeux comme une évidence. Surtout, les deux sources parlent abondamment de la mort – celle de l’âme, dans le gélasien, condition de ceux pour qui le Sauveur n’était pas encore mort et ressuscité ; celle du corps, dans le véronais, condition de ceux qui « attendent le jour de la résurrection » – mais la collecte rénovée n’en fait pas mention. Au lieu de conserver chaque phrase à son emplacement original, les auteurs de cette collecte emploient la clause conclusive de l’oraison du gélasien comme clause intermédiaire de la collecte rénovée, ce qui leur permet d’éviter la mention de la mort, qui est présente dans la clause intermédiaire des deux sources. On ne peut pas dire que le résultat soit heureux.
La collecte rénovée du quatrième dimanche de Pâques est une collecte présente abondamment dans la tradition manuscrite, mais pas dans les plus anciennes sources. La modification notée ci-dessous en italique ne correspond à aucun manuscrit. La partie en gras de la collecte originale a été omise, alors qu’elle est dans tous les manuscrits.
| Corpus Orationum, collecte n°3828 | |
| Omnípotens sempitérne Deus, deduc nos ad societátem cæléstium gaudiórum, ut Spiritu Sancto renatos, regnum tuum facias introire atque eo pervéniat humílitas gregis, quo præcéssit cælsitúdo pastóris. | Dieu éternel et tout-puissant, conduis-nous à la société des joies célestes, afin que, renés de l’Esprit Saint, tu nous fasses entrer dans ton règne, et que l’humilité du troupeau parvienne là où l’a précédé l’exaltation du pasteur. |
| MR2002, collecte du 4e dimanche de Pâques | |
| Omnípotens sempitérne Deus, deduc nos ad societátem cæléstium gaudiórum, ut eo pervéniat humílitas gregis, quo procéssit fortitúdo pastóris. | Dieu éternel et tout-puissant, conduis-nous à la société des joies célestes, afin que l’humilité du troupeau parvienne là où entra la force du pasteur. |
La suppression de la clause en gras, sans précédent dans les sources, et qui n’est en rien problématique (elle enrichit plutôt le contenu théologique de cette oraison) contrevient au principe n°2 de respect du texte primitif. Y contrevient également la modification des deux mots en italique, qui mutile le bel effet de parallélisme de l’original. Le parallèle humilité-exaltation, parvenir-précéder, devient humilité-force, parvenir-entrer. Cette modification n’a de sens ni littéraire, ni théologique.
La collecte rénovée du cinquième dimanche de Pâques est une centonisation à deux sources, une préface et une prière sur les offrandes, toutes deux issues d’un sacramentaire ambrosien du 9e siècle. Les parallélismes sont en gras et en italiques.
| Sacramentaire de Bergame, préface n°577 | |
| Vere […] Christum Dóminum nostrum, qui semper in nobis paschále perfíciat sacraméntum, ut per inítia remédia contínuis educáre non désistat augméntis. Unde […] | Vraiment […] le Christ notre Seigneur, qui toujours perfectionne en nous le sacrement pascal, afin que par ces premiers remèdes il ne cesse de nous conduire dans une croissance constante. C’est pourquoi […] |
| Sacramentaire de Bergame, super oblata n°571 | |
| Cleméntiam tuam supplíces exorámus, omnípotens Deus, ut pópulum tuum, quem sacro baptísmate renováre dignátus es, per hæc paschália múnera, ad ætérnæ vitæ gáudia perveníre concédas. | Nous implorons instamment ta clémence, Dieu tout-puissant, accorde à ton ton peuple, que tu as daigné renouveler dans le saint baptême, de parvenir par ces dons pascaux à la joie de l’éternelle vie. |
| MR2002, collecte du 5e dimanche de Pâques | |
| Omnípotens sempitérne Deus, semper in nobis paschále pérfice sacraméntum, ut, quos sacro baptísmate dignátus es renováre, sub tuæ protectiónis auxílio multos fructus áfferant, et ad ætérnæ vitæ gáudia perveníre concédas. | Dieu éternel et tout-puissant, perfectionne toujours en nous le sacrement pascal, afin que ceux que tu as daigné renouveler dans le saint baptême, portent beaucoup de fruit sous l’aide de ta protection, et que tu leurs accordes de parvenir à la joie de l’éternelle vie. |
Le principe n°4 est violé par l’emploi de textes qui ne sont pas des collectes, et le principe n°2 par le remplacement, s’agissant des moyens de « parvenir à la joie de l’éternelle vie », de « ces dons pascaux » par « beaucoup de fruits sous l’aide de ta protection », phrase qui n’est issue d’aucune source connue. La substitution d’un simple « ceux-ci » à « ton peuple » n’est pas dommageable, mais elle n’a aucun motif, si ce n’est d’insister peut-être sur le caractère individuel du salut. Le résultat d’ensemble est de bonne facture littéraire et théologique.
La collecte rénovée du sixième dimanche de Pâques est une centonisation à trois (!) sources : une préface du Sacramentaire de Vérone pour les Quatre-Temps de Pentecôte, une postcommunion pour la fête de saint Jean l’Évangéliste également du Sacramentaire de Vérone, et une collecte pascale du Sacramentaire gélasien.
| Sacramentaire de Vérone, préface n°229 | |
| Vere […] post illos enim lætítiæ dies, quos in honórem Dómini a mórtuis resurgéntis et in cælos ascendéntis exigímus […] necessáriæ nobis hæc jejúnia sancta provísa sunt […] | Vraiment […] après ces jours de joie, que nous avons achevés en l’honneur du Seigneur ressuscitant des morts et montant aux cieux […] ces jeûnes nécessaires et saints sont préparés pour nous […] |
| Sacramentaire de Vérone, postcommunion n°1282 | |
| Misericors et miserator Domine, qui nos continuis cælestium martyrum non deseris sacramentis : præsta, quæsumus, ut quæ sedulo celebramus affectu, grato tibi percipiamus obsequio. | Seigneur compatissant et miséricordieux, qui ne nous prive jamais du sacrement du témoignage céleste, accorde, nous t’en prions, que ce que nous célébrons avec affection et zèle, nous le recevions de toi avec une révérence convenable. |
| Sacramentaire gélasien, collecte n°504 | |
| Deus, per cujus providentiam nec præteritorum momenta deficiunt nec ulla superest expectatio futurorum, tribue permanentem peractæ quæ recolimus solemnitatis effectum, ut quod recordatione percurrimus semper in opere teneamus. | Dieu, grâce à la providence de qui rien ne manque aux moments passés et rien n’est plus grand que l’espérance du futur, donne l’effet permanent de la solennité dont nous nous rappelons, afin que nous possédions dans nos actes ce que nous traversons par le souvenir. |
| MR2002, collecte du 6e dimanche de Pâques | |
| Fac nos, omnípotens Deus, hos lætítiæ dies, quos in honórem Dómini resurgéntis exséquimur, afféctu sédulo celebráre, ut quod recordatióne percúrrimus semper in ópere teneámus. | Dieu tout-puissant, fais-nous célébrer ces jours de joie, que nous avons accomplis en l’honneur du Seigneur ressuscitant, avec affection et zèle, afin que nous possédions dans nos actes ce que nous traversons par le souvenir. |
Les deux premières sources ne sont guère plus des sources que ne le serait un dictionnaire latin : on y emprunte des mots sans égard à leur contexte, on les reformule (« exigimus » devient « exsequimur », ces mots sont synonymes), on les réassemble mélangés. Ainsi, la première partie de la collecte rénovée, théoriquement issue de ces deux sources, doit plutôt être considérée comme une composition entièrement nouvelle, d’autant plus que ces sources ne sont ni des collectes, ni pascales. La clause finale de l’oraison du gélasien est, elle, bien respectée, et son magnifique parallélisme est préservé. Le résultat d’ensemble est satisfaisant, si on fait abstraction de la manière dont il a été obtenu, mais il aurait été plus convenable de simplement employer telle quelle l’oraison du gélasien, qui est un bijou de littérature euchologique.
La collecte rénovée de l’Ascension est une composition nouvelle, inspirée, d’après dom Antoine Dumas, par un sermon de saint Léon le Grand dont il donne la référence (sermon n°73). Il s’agit en effet simplement d’une inspiration, car les deux n’ont presque rien de commun (mais l’idée générale du sermon se retrouve en effet dans la collecte). Nous ne donnerons que celle-ci :
| MR1970 (2002), (première) collecte de l’Ascension | |
| Fac nos, omnípotens Deus, sanctis exsultáre gáudiis, et pia gratiárum actióne lætári, quia Christi Fílii tui ascénsio est nostra provéctio, et quo procéssit glória cápitis, eo spes vocátur et córporis. | Fais-nous, Dieu tout puissant, exulter dans la joie des saints et te rendre grâce pieusement, car l’ascension du Christ Ton Fils est notre triomphe, et là où rentre la gloire de la tête, là est appelée l’espérance du corps. |
Cette collecte est bien composée, avec un beau parallélisme en clause finale. Outre qu’il s’agit d’une pure innovation, et que l’utilité de l’Église ne semblait pas « exiger vraiment et certainement » le remplacement de la collecte traditionnelle de l’Ascension, on ne peut en dire que du bien.
La collecte rénovée du septième dimanche de Pâques est une collecte présente abondamment dans la tradition manuscrite, y compris certaines des sources les plus anciennes. Elle est employée dans les sources pour la vigile de l’Ascension, non pour le dimanche qui suit cette fête. Les auteurs du missel rénové ont changé l’ordre des mots (en italique) et modifié ou ajouté certains mots (en gras). Ces modifications ne correspondent à aucune source ancienne.
| Corpus Orationum, collecte n°153 | |
| Adésto, Dómine, supplicatiónibus nostris, ut, sicut humáni géneris Salvatórem consedére tecum in tua maiestáte confídimus, ita usque ad consummatiónem sǽculi manére nobíscum, quemadmódum est pollícitus, sentiámus. | Accours à nos supplications, Seigneur, afin que, comme nous sommes confiants que le Sauveur du genre humain est assis avec toi dans ta majesté, nous sentions aussi qu’il reste avec nous jusqu’à la consommation des siècles, comme il l’a promis |
| MR2002, collecte du 7e dimanche de Pâques | |
| Supplicatiónibus nostris, Dómine, adésto propítius, ut, sicut humáni géneris Salvatórem tecum in tua crédimus maiestáte, ita eum usque ad consummatiónem sǽculi manére nobíscum, sicut ipse promísit, sentiámus. | À nos supplications, Seigneur, accours propice, afin que, comme nous croyons que le Sauveur du genre humain est avec toi dans ta majesté, nous sentions aussi qu’il reste avec nous jusqu’à la consommation des siècles, comme il l’a promis. |
Tous les remplacements sont synonymiques et sans autre fondement que l’opinion des auteurs du missel sur ce qu’est le « bon latin », à l’exception peut-être de la suppression de « consedere »: dans la collecte traditionnelle, le Fils siège avec le Père, dans la collecte rénovée, il est simplement avec lui. Quoique sans gravité, il s’agit d’un appauvrissement.
La collecte rénovée de la Pentecôte est une collecte ancienne (8e siècle) employée, selon les sources, à divers jours de l’octave de Pentecôte, mais jamais pour la fête elle-même.
| MR2002, collecte de la Pentecôte / Corpus Orationum, collecte n°4015 | |
| Deus, qui sacraménto festivitátis hodiérnæ univérsam Ecclésiam tuam in omni gente et natióne sanctíficas, in totam mundi latitúdinem Spíritus Sancti dona defúnde, et, quod inter ipsa evangélicæ prædicatiónis exórdia operáta est divína dignátio, nunc quoque per credéntium corda perfúnde. | Dieu, qui par le sacrement de la fête d’aujourd’hui sanctifies ton Église universelle chez tous les peuples et nations, répands les dons du Saint-Esprit dans toutes les latitudes du monde, et l’œuvre divine que tu as opérée au commencement de la prédication évangélique, continue-la maintenant dans le cœur de ceux qui croient. |
Il aurait été heureux de pouvoir restaurer cette belle collecte à l’un des jours de l’octave de Pentecôte, et conserver la collecte traditionnelle, utilisée universellement pour la fête elle-même depuis le huitième siècle au moins. Malheureusement, l’octave de Pentecôte a été supprimée.
3.3 Conclusion : une mort, quelle mort ?
Les collectes rénovées des dimanches du temps pascal emploient toutes abondamment les thèmes propres à ce temps liturgique, ce que ne font pas (ou du moins pas directement) les collectes traditionnelles des 3e, 4e, 5e dimanches après Pâques, et du dimanche après l’Ascension. Il semble que c’est ce qui a motivé le remplacement de ces quatre collectes. La qualité littéraire d’ensemble est bonne, paradoxalement grâce au fait que les réformateurs ont donné, au temps pascal plus qu’ailleurs, libre cours à leur créativité, en modifiant profondément les sources à partir desquelles ils travaillaient, au mépris de leurs propres principes de travail, voire en composant des oraisons entièrement nouvelles.
On constate cependant un important biais d’élimination du langage négatif : le péché et la mort éternelle dont la résurrection du Christ délivre sont occultés à plusieurs reprises, soit qu’ils étaient mentionnés dans la collecte traditionnelle désormais déplacée hors du temps pascal, soit qu’ils étaient mentionnés dans la ou les sources de la collecte rénovée, avant l’intervention des réformateurs. C’est ce que permet en particulier l’emploi abondant de la centonisation, qui permet de fusionner les clauses « positives » de différentes sources en en abandonnant les clauses « négatives ».
Dans l’ensemble, le caractère spécifique du temps pascal est mentionné plus explicitement dans les collectes rénovées que dans les traditionnelles, mais cette spécificité est justement diminuée par l’occultation de l’ennemi contre lequel fut obtenue la victoire dont fait mémoire ce temps liturgique.
Conclusion générale
Dans cette étude, nous avons examiné un échantillon de vingt collectes issues des divers temps liturgiques, dans le missel de 1277-1962 (la première édition normative du missel romain qui contient ces vingt collectes date de 1277) et dans le missel de 1970-2002.
Une seule, celle du dimanche des Rameaux, est conservée sans changement d’un missel à l’autre ; une autre, celle du dimanche de Pâques, a été révisée, non pas dans le sens d’une restauration du texte primitif, mais en modifiant le texte primitif pour en éliminer la mention de la damnation. Parmi les dix-huit autres collectes du missel traditionnel, la moitié a été reléguée à des emplacements plus discrets (jours de semaine, temps ordinaire), et l’autre moitié a été purement et simplement supprimée.
Ces dix-huit collectes ont été remplacées par dix-huit autres. Sur les dix-huit nouvelles collectes, neuf sont réellement des collectes anciennes, dont six modifiées par les auteurs du missel rénové. Les neuf autres sont basées sur divers textes, sermons et homélies, bénédictions, préfaces, prières sur les offrandes et postcommunions, et transformées en collectes soit par centonisation pour obtenir la structure souhaitée, soit par composition de matériau littéraire original (et dans deux cas, les Cendres et le 4e dimanche de l’Avent, sans transformation). Dans la majorité des cas, le processus de révision de la collecte n’est pas conforme aux principes de travail que s’étaient donnés les réformateurs eux-mêmes.
Sur vingt collectes, seulement six n’ont pas subi de transformation arbitraire de leur texte sans fondement dans les sources manuscrites de la liturgie : celles du 4e dimanche de l’Avent, des Cendres, du 1er dimanche de Carême, des Rameaux, du 2e dimanche de Pâques et de la Pentecôte. Sur ces six oraisons, seules deux, celles du 1er dimanche de Carême et des Rameaux, sont à l’emplacement pour lequel elles ont été composées aux premiers temps de l’Église. Les changements opérées par les auteurs du missel rénové sur les quatorze autres collectes, pris globalement, témoignent d’une volonté active de gommer la gravité de la situation dans laquelle se trouvent les hommes en état de péché originel, c’est à dire avant l’incarnation, la mort et la résurrection du Sauveur, et la nécessité pour les hommes de s’unir au Christ par le rejet du péché, la pratique des bonnes œuvres, et la pénitence.
Parmi les dix-huit collectes nouvellement importées dans le missel, quelle que soit leur origine, cinq (28%) n’appartiennent pas initialement au rite romain, mais à des rites latins non-romains. Le corpus de collectes qui résulte de la réforme liturgique ne correspond donc pas qu’à la tradition romaine (et fatalement, écarte des collectes de la tradition romaine, car il n’y a pas de place pour toutes), mais constitue une synthèse de la famille rituelle latine. Il s’agissait là d’une volonté compréhensible, à l’époque des débuts de la mondialisation, mais aussi d’une chimère dont triomphera, espérons-le, le vaste mouvement de redécouverte des usages liturgiques locaux aujourd’hui en plein essor.
Les mandats conciliaires relatifs à la révision des oraisons de la messe ne sont pas appliqués, quand ils ne sont pas activement méprisés : mépris de l’exigence de continuité organique (Sacrosanctum Concilium n° 23), mépris de l’exigence de langage pénitentiel pendant le Carême (n° 109), mépris de l’exigence de prudence et de tradition (n° 4).
Le deuxième concile du Vatican voulut-il une réforme liturgique ? C’est indéniable. Était-elle nécessaire ? Au vu de l’état de la liturgie dans l’immédiat avant-concile, c’est certain. Le missel de 1970-2002 correspond-il à la réforme voulue par Pères conciliaires ? Pour ce que nous avons étudié dans cette série d’articles, l’affirmer serait faire insulte à l’intelligence des fidèles : ce n’est vrai ni dans l’ensemble, ni dans le détail. Vatican II n’a pas ordonné ces 95% de collectes déplacées, mutilées, trafiquées ou inventées.
Nous voulons l’application du Concile.
Nous attendons la réforme.