Les lecteurs qui ont lu la première partie, dont l’introduction historique est répétée ici, sont invités à se reporter directement au chapitre 2 sur les collectes du Carême.
Le missel romain réformé selon l’esprit de Vatican II contient tous les éléments du rite romain [antérieur].
Pape François, lettre d’accompagnement du Motu Proprio Traditionis Custodes
On ne fera des innovations que si l’utilité de l’Église les exige vraiment et certainement.
Concile Vatican II, constitution dogmatique Sacrosanctum Concilium
Si les études sur la réforme liturgique ont d’abord porté sur l’Ordo Missæ, il existe un mouvement récent de prise de conscience de la teneur de la réforme liturgique dans les textes propres à chaque jour liturgique. Nous voulons y contribuer en étudiant dans cette série d’articles les modifications apportées aux textes des collectes de l’Avent, du Carême et du Temps Pascal.
L’importance de la collecte dans la liturgie ne saurait être exagérée. Aussi appelée « prière d’ouverture », elle est la première prière propre de la messe, après le Gloria et avant les lectures. Plus que la prière sur les offrandes et la postcommunion, elle donne, pour ainsi dire, le ton de la messe ; on peut dire la même chose de l’introït par rapport aux autres chants du propre. De plus, elle est employée en conclusion des heures de l’Office Divin ; ceux qui célèbrent intégralement la liturgie ont donc l’occasion de la ruminer tout au long de la journée. La collecte est un lieu privilégié où l’Église affirme ce qu’elle croit sur Dieu, ce qu’elle sait sur l’homme, et formule vers Dieu les besoins qu’elle juge les plus pressants.
Le matériau de cette étude est largement issu du livre de Lauren Pristas, The Collects of the Roman Missals, qui constitue à ce jour l’étude la plus approfondie du sujet. Les lecteurs désireux d’approfondir se procureront avec grand profit cet ouvrage. Pristas adopte une démarche historique et analytique rigoureuse et conserve une stricte neutralité, à laquelle nous nous autoriserons ici quelques entorses au vu de l’évidente contradiction entre les deux citations qui ouvrent cet article, et les conclusions de notre étude.
Dans la mesure où les collectes du missel de 1962 dont nous allons traiter sont présentes à l’identique dans les sacramentaires grégoriens, carolingiens, médiévaux, et dans le missel tridentin, donc d’un usage attesté continûment et quasi-exclusivement pendant plus d’un millénaire, on s’autorisera à les appeler collectes traditionnelles, pour les distinguer des collectes rénovées, qui peuvent elles-mêmes être antiques dans certains cas. Nous donnerons pour chacune une traduction très littérale qui vise seulement la bonne compréhension du latin.
Introduction historique
En 1963, Vatican II ordonnait « une prudente révision des livres liturgiques dans l’esprit d’une saine tradition » (n.4). Pour réaliser cette révision, Paul VI forme dès 1964 le Consilium ad exsequendam Constitutionem de Sacra Liturgia, ci-après le Consilium. Une sous-commission est chargée de réviser les collectes, le Coetus 18bis, d’abord sous le pilotage de dom Placide Bruylants osb, puis, à partir de 1967, sous le pilotage de dom Antoine Dumas osb.
Mi-1966, dom Bruylants fit approuver les principes de travail suivants :
- éviter la répétition des collectes, ce qui nécessiterait d’en introduire de nouvelles ;
- employer les textes primitifs des oraisons, établis par démarche critique ;
- supprimer les mentions de miracles douteux ;
- n’employer que des collectes, à l’exclusion de textes d’autres genres ou fonctions liturgiques ;
- les collectes s’adressent au Père.
Il fit approuver également de nombreuses collectes révisées suivant ces principes. Le texte ancien des collectes était révisé pour correspondre à sa version primitive, et d’anciennes collectes tombées hors d’usage étaient employées pour les jours de semaine (où jusqu’alors on répétait la collecte du dimanche). Ce travail n’est pas exempt de défauts, mais il présentait les signes d’une certaine continuité avec le missel précédent (à l’exception notable de la reformulation vers le Père des oraisons s’adressant au Fils).
Dom Buylants mourut en octobre 1966, et dom Antoine Dumas, moine d’Hautecombe, fut nommé à sa place. Il confirma (dans l’ensemble) les principes de travail de dom Bruylants, mais mit à la poubelle l’ensemble des collectes déjà révisées et repartit de zéro. Il ne prit pas la peine de faire approuver ses travaux au fur et à mesure, et, en 1969, soumit au Pape le résultat complet, avec le reste de ce qui deviendrait le missel de 1970 – un volume énorme de texte, impossible à relire in extenso, résultant en une mise devant le fait accompli : la publication du missel ne pouvait attendre. Pour quel résultat ? C’est ce que nous allons voir dans la suite de cette étude. Les lecteurs ne seront pas surpris de regretter la mort de dom Bruylants : sur les cinq principes exposés ci-dessus, les n° 2 et 4 sont plutôt conservateurs, les n° 1, 3 et 5 plutôt innovants ; dom Antoine Dumas allait appliquer ces trois-là avec une frénésie innovatrice indicible, et violer constamment les deux autres.
Chapitre 2 – « Purifie-nous ! » : les collectes du Carême
Nous étudierons ici les collectes du mercredi des cendres et des cinq premiers dimanches du Carême. La collecte du dimanche des Rameaux a été conservée à l’identique et au même emplacement lors de la réforme de 1970, chose heureuse et rarissime ; elle est magnifique, mais reflète exclusivement le caractère particulier de ce dimanche, et son étude n’apporte rien à la compréhension de ce qu’est le Carême dans la liturgie rénovée ou dans la liturgie ancienne.
2.1 Les collectes traditionnelles
Voici les collectes traditionnelles du mercredi des cendres et des cinq premiers dimanches de Carême. Comme chacune n’a rien de commun avec la collecte rénovée du même jour, nous comparerons ces deux séries de six collectes de manière globale.
| Cendres | |
| Præsta, Dómine, fidélibus tuis : ut jejuniórum veneránda sollémnia, et cóngrua pietáte suscípiant, et secúra devotióne percúrrant. | Accorde, Seigneur, à tes fidèles, de commencer ces jeûnes vénérables et solennels avec la piété qui convient, et de les continuer avec une sûre dévotion. |
| Premier dimanche | |
| Deus, qui Ecclésiam tuam ánnua quadragesimáli observatióne puríficas : præsta famíliæ tuæ ; ut, quod a te obtinére abstinéndo nítitur, hoc bonis opéribus exsequátur. | Dieu, qui purifie chaque année ton Église par l’observance du Carême, fais que ce que ta famille s’efforce d’obtenir de toi par l’abstinence, soit suivi de bonnes œuvres. |
| Deuxième dimanche | |
| Deus, qui cónspicis omni nos virtúte destítui : intérius exteriúsque custódi ; ut ab ómnibus adversitátibus muniámur in córpore, et a pravis cogitatiónibus mundémur in mente. | Dieu, qui vois que nous sommes nous-mêmes privés de tout force, garde-nous au dedans et au dehors, afin que notre corps soit préservé de toute adversité, et notre âme purifiée de toute pensée mauvaise. |
| Troisième dimanche | |
| Quǽsumus, omnípotens Deus, vota humílium réspice : atque, ad defensiónem nostram, déxteram tuæ majestátis exténde. | Nous t’en prions, Dieu tout-puissant, regarde les vœux de [nos cœurs] humiliés, et, pour nous défendre, étends le bras de ta majesté. |
| Quatrième dimanche (Lætare) | |
| Concéde, quǽsumus, omnípotens Deus : ut, qui ex mérito nostræ actiónis afflígimur, tuæ grátiæ consolatióne respirémus. | Accorde, nous t’en prions, Dieu tout-puissant, que, affligés à cause des démérites de nos actions, nous respirions par la consolation de ta grâce. |
| Cinquième dimanche (de la Passion) | |
| Quǽsumus, omnípotens Deus, famíliam tuam propítius réspice : ut, te largiénte, regátur in córpore ; et, te servánte, custodiátur in mente. | Nous t’en prions, Dieu tout-puissant, regarde ta famille avec bonté : par tes largesses, qu’elle soit gouvernée en son corps, et qu’en te servant elle soit gardée en son âme. |
Ces collectes datent au moins du huitième siècle, si ce n’est plus loin ; celle du premier dimanche, en particulier, est présente au début du Carême dans les plus anciens sacramentaires.
Les collectes des deuxième, quatrième et cinquième dimanches sont d’une éloquence littéraire remarquable, avec des parallèles successifs entre les combats du corps et de l’âme, et les conséquences du péché et de la grâce. Celle du troisième dimanche est plus simple et sa clause téléologique est réduite à ad defensionem nostram, qui ne précise pas contre quoi il s’agit de se défendre.
On discerne dans ces collectes un mouvement, une élévation graduelle de l’âme : dans les deux premières, pleins de la conscience de leur turpitude, les fidèles se préparent au dur effort du jeûne quadragésimal ; dans celles du deuxième et du troisième dimanches, conscients de leur faiblesse, ils implorent la protection dans le combat ; dans celles du quatrième et du cinquième dimanche, la perspective des consolations et des largesses divines est enfin évoquée.
Il a été vivement reproché aux collectes traditionnelles du Carême de ne pas préparer aux fêtes pascales ; c’est ce qui motive une partie des changements opérés en 1970, comme on le verra. Mais il nous semble clair que, si les fêtes pascales ne sont pas explicitement nommées, le mouvement vers celles-ci est parfaitement bien rendu dans cette série de collectes.
Contrairement aux collectes Excita que nous avons étudiées auparavant, qui avaient été reléguées à des jours de semaine, la collecte des Cendres et les collectes des cinq premiers dimanches de Carême ont été purement et simplement supprimées du missel lors de la réforme de 1970.
2.2 Le mandat conciliaire
Si Sacrosanctum Concilium n’a demandé aucune réforme de l’Avent, ce qui rend d’autant plus inexplicable le changement d’ambiance que nous avons illustré dans notre article précédent, il a en revanche ordonné une réforme du Carême dans les termes suivants :
- les éléments baptismaux de la liturgie quadragésimale seront employés plus abondamment ; et certains, selon l’opportunité, seront restitués à partir de la tradition antérieure ;
- on en dira autant des éléments pénitentiels.
Nous verrons dans la suite comment ce mandat a été mis en œuvre dans la révision des collectes.
2.3 Les collectes rénovées
La collecte rénovée du mercredi des cendres a été employée primitivement aux Quatre-Temps de Pentecôte, mais depuis le onzième siècle, elle figure au missel pour la bénédiction des cendres qui précède la messe, et comporte, dans le missel tridentin, pas moins de cinq oraisons.
| MR2002, collecte du mercredi des cendres | |
| Concéde nobis, Dómine, præsídia milítiæ christiánæ sanctis inchoáre jejúniis, ut, contra spiritáles nequítias pugnatúri, continéntiæ muniámur auxíliis. | Accorde-nous, Seigneur, d’entrer par de saints jeûnes dans les rangs de la milice chrétienne, afin que, luttant contre les esprits mauvais, nous soyons munis des secours de l’abstinence. |
Cette collecte a été importée du missel de 1962 sans autre modification que son emplacement. Elle exprime les mêmes sentiments que son homologue de l’ancien missel. Elle est même plus riche dans son contenu, tout à fait traditionnel : les dangers et les moyens de la lutte sont clairement identifiés. C’est la réduction de la bénédiction des cendres de cinq à une oraison (au choix parmi deux), lors de la réforme de 1970, qui a engendré un jeu de chaises musicales, dont la collecte traditionnelle de la messe du mercredi des cendres a fait les frais, remplacée par celle-ci. Les éléments pénitentiels et baptismaux dont le Concile demandait le renforcement n’y sont pas ni plus ni moins abondants que dans l’usage antéconciliaire.
La collecte rénovée du premier dimanche de Carême est présente dans quelques sources anciennes, dont le sacramentaire gélasien, mais est d’un usage rare. Son texte primitif a été réutilisé sans modification :
| MR2002, collecte du 1er dimanche de Carême | |
| Concéde nobis, omnípotens Deus, ut, per ánnua quadragesimális exercítia sacraménti, et ad intellegéndum Christi proficiámus arcánum, et efféctus ejus digna conversatióne sectémur. | Accorde-nous, Dieu tout-puissant, grâce à l’exercice annuel de ce saint carême, de progresser dans l’intelligence du mystère du Christ, et de nous efforcer de le mettre en pratique par une conduite digne. |
Cette collecte exprime les mêmes sentiments que son homologue de l’ancien missel. Elle remplit parfaitement sa fonction, mais la nécessité de cette substitution n’est pas évidente. La nécessité d’une purification, évoquée dans la collecte traditionnelle du même dimanche, n’est pas présente, ce qui semble aller à l’encontre du renforcement des éléments pénitentiels demandé par le Concile.
La collecte rénovée du deuxième dimanche de Carême est une composition nouvelle. Dom Antoine Dumas a déclaré qu’elle était basée sur une préface attestée au dixième siècle dans le rite mozarabe. Cette préface est très longue (même pour une préface) et entretient avec notre collecte un rapport assez ténu. Elle raconte l’histoire de la vision de Dieu par Moïse à l’Horeb, et celle de la manne, et évoque divers aspects de l’Eucharistie comme aliment spirituel. Nous en reproduisons ici seulement les parties qui semblent avoir inspiré la collecte, et nous graissons les parties communes.
| Liber Mozarabicus Sacramentorum, n°385 | |
| Dignum et justum est, equum vere ac salutare est, nos tibi gratias agere, omnipotens Pater, et Jesu Christo Filio tuo Domino nostro, in quo jejunantium fides alitur, spes provehitur, caritas roboratur. Ipse est enim panis vivus et verus […]. Huius panis alimento Moyses […]. Inde nec famem sensit, et terrenarum est oblitus escarum : quia et illum gloriæ tuæ glorificabat adspectus, et influente Spiritu Sancto sermo pascebat interius. Hune etiam nobis panem ministrare non desinis, et ut eum indefîcienter esuriamus hortaris. Cujus carne dum pascimur roboramur, et sanguinem dum potamus eluimur. Cui merito […] (s’ensuit la conclusion habituelle) | Il est juste et bon, vraiment équitable et salutaire, de te rendre grâces, à toi, Père tout-puissant, et à Jésus-Christ ton Fils notre Seigneur, en qui la foi des jeûneurs est nourrie, leur espérance soutenue, leur charité roborée. Il est le pain vivant et vrai […]. Ce pain qui servit d’aliment à Moïse […]. Il (Moïse) ne sentait donc pas la faim, et en oubliait les nourritures terrestres : car il glorifiait la vision de ta gloire, et plein de l’Esprit Saint, ta parole le nourrissait intérieurement. Maintenant, tu ne cesses pas de nous donner ce pain, et tu nous exhortes à avoir faim de lui toujours, celui dont nous sommes roborés par la chair quand nous la mangeons, et purifiés par le sang quand nous le buvons. Celui dont les mérites, etc. |
| MR2002, collecte du 2e dimanche de Carême | |
| Deus, qui nobis diléctum Fílium tuum audíre præcepísti, verbo tuo intérius nos páscere dignéris, ut, spiritáli purificáto intúitu, glóriæ tuæ lætémur aspéctu. | Dieu, qui nous as commandé d’écouter ton Fils bien aimé, daigne nous nourrir intérieurement de ta parole, pour que, lorsque notre sens spirituel sera purifié, nous puissions nous réjouir de la vision de ta gloire. |
L’import discret de quelques éléments de cette préface mozarabe dans le rite romain introduit un intéressant parallélisme entre la vision de Dieu par Moïse à l’Horeb et l’épisode de la Transfiguration, qui fait l’objet de l’Évangile de ce dimanche, et qui est directement évoqué dans la première clausule de la collecte. Il n’est pas habituel de citer l’Évangile du jour dans la collecte ; ce n’est pas entièrement sans précédent, mais cela déroge aux règles de composition traditionnelles des collectes. De plus, on ne peut pas parler de continuité organique, ni entre la collecte homologue dans le missel antérieur et celle-ci, ni entre la préface mozarabe et la collecte qu’elle a inspirée : en effet, citer une préface viole simultanément le principe n°4 et le principe n°2, et le propos des deux textes est très différent : la préface est centrée sur l’Eucharistie, la Parole comme nourriture étant une réalité subordonnée à celle-ci, alors que la Parole est la réalité centrale de notre collecte. Les éléments pénitentiels et baptismaux demandés par le Concile n’y sont ni plus ni moins présents que dans la collecte traditionnelle homologue.
La collecte rénovée du troisième dimanche de Carême est une version modifiée d’une collecte du sacramentaire gélasien, employée dans certains usages médiévaux pour une férie de Carême :
| Sacramentaire gélasien, collecte n°249 | |
| Deus, ómnium misericordiárum ac totíus bonitátis auctor, qui peccatórum remédia in jejúniis, oratiónibus et eleemósynis demonstrásti, hanc humilitátis nostræ confessiónem propítius réspice, ut, qui inclinámur consciéntia nostra, tua semper misericórdia erigámur. | Dieu, auteur de toute miséricorde et de toute bonté, qui nous as montré les remèdes du péché dans le jeûne, la prière et l’aumône, regarde avec bienveillance l’aveu de notre faiblesse, pour que, notre conscience nous humiliant, ta miséricorde vienne toujours nous relever. |
| MR2002, collecte du 3e dimanche de Carême | |
| Deus, ómnium misericordiárum et totíus bonitátis auctor, qui peccatórum remédia in jejúniis, oratiónibus et eleemósynis demonstrásti, hanc humilitátis nostræ confessiónem propítius intuére, ut, qui inclinámur consciéntia nostra, tua semper misericórdia sublevémur. | Dieu, auteur de toute miséricorde et de toute bonté, qui nous as montré les remèdes du péché dans le jeûne, la prière et l’aumône, considère avec bienveillance l’aveu de notre faiblesse, pour que, notre conscience nous humiliant, ta miséricorde vienne toujours nous élever. |
Les modifications apportées au texte source ne correspondent à aucun manuscrit connu, et semblent gratuites, car le vocabulaire du texte original n’est en rien problématique ; au reste, ces substitutions ne changent pas profondément le sens de la collecte, les mots concernés sont quasiment synonymes. Le contenu de cette collecte est profondément traditionnel, mais il arrive un peu tard, puisque le jeûne est mentionné explicitement pour la première fois dans une collecte dominicale, étant absent de celles du premier et du deuxième dimanche. Le mot « péché » apparaît également pour la première fois de notre étude des collectes rénovées (Avent inclus), même si la notion était évoquée indirectement dans la collecte du mercredi des cendres.
La collecte rénovée du quatrième dimanche de Carême, dit de Lætare, est une centonisation à deux sources, c’est à dire une juxtaposition de passages de différents textes : une collecte du sacramentaire gélasien pour un jour de semaine en Carême, et un sermon de saint Léon le Grand. On donne en gras les passages issus du sacramentaire gélasien, et en italique ceux du sermon de saint Léon.
| Sacramentaire gélasien, collecte n°178 | |
| Deus, qui per Verbum tuum humáni géneris reconciliatiónem mirabíliter operáris, præsta, quǽsumus, ut sancto jejúnio, et tibi toto simus corde subjécti, et in tua nobis efficiámur [pace] concórdes. | Dieu, qui par ton Verbe, accomplis merveilleusement la réconciliation du genre humain, accorde, nous t’en prions, que par ce saint jeûne, nous soyons à la fois soumis à toi de tout cœur, et unis entre nous dans ta [paix]. (mot peu clair dans le manuscrit) |
| Saint Léon le Grand, 2e homélie de Carême | |
| Quia […] dignumque est ut populus christianus in quantacumque abstinentia constitutus, magis desideret se Dei verbo quam cibo satiare corporeo, prompta devotione et alacri fide suscipiamus solemne jejunium […] | Puisque […] il est digne que le peuple chrétien, établi dans une plus sévère abstinence, ait un désir plus grand de la Parole de Dieu que d’être rassasié de nourriture corporelle, commençons ce jeûne solennel avec une prompte dévotion et une foi ardente. |
| MR2002, collecte du 4e dimanche de Carême | |
| Deus, qui per Verbum tuum humáni géneris reconciliatiónem mirabíliter operáris, præsta, quǽsumus, ut pópulus christiánus prompta devotióne et álacri fide ad ventúra sollémnia váleat festináre. | Dieu, qui par ton Verbe, accomplis merveilleusement la réconciliation du genre humain, accorde, nous t’en prions, au peuple chrétien de se hâter avec une prompte dévotion et une foi ardente vers la solennité qui vient. |
Les auteurs de la réforme liturgique ont réussi le petit tour de force de fusionner deux textes dont l’objet principal est le jeûne quadragésimal, pour former une collecte qui n’en parle pas. L’emploi d’une homélie comme source d’une collecte contrevient au principe n° 4, et la modification de la collecte du gélasien contrevient au principe n° 2, mais surtout, la pensée de saint Léon n’est pas respectée, puisqu’il exhorte le peuple à se hâter avec une prompte dévotion et une foi ardente, non vers Pâques, mais vers le jeûne du Carême. Il faudrait plutôt dire que le vocabulaire a été emprunté à saint Léon, mais que ce sont les réformateurs qui sont les auteurs de la deuxième moitié de cette collecte. Les éléments pénitentiels y sont plutôt diminués par rapport aux sources et à la collecte traditionnelle du même jour. Les éléments baptismaux y sont présents uniquement par la mention de la Pâque à venir, ce qui est assez faible, en n’exposant ni la nécessité du baptême ni son articulation avec la passion et la résurrection du Christ.
La collecte rénovée du cinquième dimanche de Carême (anciennement, dimanche de la Passion, quoi qu’on n’y lise pas la Passion, mais la prophétie du Christ sur la Passion) est une composition nouvelle basée sur une prière sur les offrandes mozarabe pour le temps pascal, du même manuscrit que la préface dont est inspirée la collecte rénovée du deuxième dimanche de Carême. Nous indiquons en gras les passages empruntés, et en italique les passages similaires :
| Liber Mozarabicus Sacramentorum, n°385 | |
| Christe Deus, qui inter inimicos suspendi passus es, crucis sustinendo injuriam, dato nobis perfectæ vitæ tolerantiam : ut caritate illa qua ipse mundum diligens pro eodem mortem subjisti, inveniamur ipsi te opitulante perfecti. Sique [ad] passionis tuæ exemplum inlata toleremus scandala, ut sanguine crucis tuæ omnia pacificante, capitis nostri mereamur effici membra. | Christ Dieu, qui est mort suspendu entre des ennemis, en supportant l’injustice de la croix, la tolérance de la vie parfaite nous a été donnée : afin que, cette charité au nom de laquelle, par amour du monde, tu as souffert la mort, nous soyons trouvés en sa possession, perfectionnés par ton secours. Et si, à l’exemple de ta passion, nous souffrons les scandales qui surgissent, en pacifiant tout par le sang de ta croix, que nous méritions d’être membres de [toi] notre tête. |
| MR2002, collecte du 5e dimanche de Carême | |
| Quǽsumus, Dómine Deus noster, ut in illa caritáte, qua Fílius tuus díligens mundum morti se trádidit, inveniámur ipsi, te opitulánte, alácriter ambulántes. | Accorde-nous, Seigneur notre Dieu, d’être trouvés dans cette même charité par laquelle ton Fils, aimant le monde, s’est livré à la mort, et d’y [cette charité] marcher joyeusement par ton assistance. |
Cette collecte rénovée est un petit tour de force: une prière qui n’est pas adressée au Père, mais au Fils, qui n’est pas employée en Carême, mais au temps pascal, qui n’est pas une collecte, mais une prière sur les offrandes, est transformée en collecte de Carême adressée au Père. La mort du Christ y est évoquée par le biais de ses fruits de charité et de joie, ce qui serait plus à propos au temps pascal qu’en Carême. Les éléments baptismaux et pénitentiels sont absents.
2.4 Conclusion : aux orties, le Concile?
Le mouvement de progression spirituelle présent dans les collectes traditionnelles semble absent des collectes rénovées. Concernant la situation spirituelle des fidèles, seules les collectes du deuxième et troisième dimanche en font mention, parlant de purification et de péché. Concernant les moyens de la progression spirituelle, celle du mercredi des cendres ne mentionne pas directement le jeûne (jejunium), mais la tempérance en général (continentiam) ; de même, celle du premier dimanche ne parle que d’efforts (exercitia) sans précision supplémentaire ; mais celle du troisième dimanche parle de jeûne. Enfin, pour ce qui est de l’approche de Pâques, les deux dernières, celles des quatrième et cinquième dimanche, évoquent la mort et la résurrection du Christ, mais dans l’ordre inverse (celle du dimanche des Rameaux, commune à tous les missels, évoquera de nouveau la Passion).
Les éléments pénitentiels, abondants dans les collectes traditionnelles, ne sortent pas du tout renforcés de la réforme ; quant aux éléments baptismaux, ils sont absents, hors d’une mention de l’approche de Pâques sans lien avec le baptême. Le mandat conciliaire de réintroduire des éléments baptismaux dans la liturgie quadragésimale a été mis en œuvre autrement, avec les formulaires propres des scrutins, ce qui en prive les paroisses qui n’ont pas de catéchumènes.
Les auteurs du missel rénové ont recouru, pour les collectes quadragésimales, à une démarche de centonisation partiale, éliminant du résultat les éléments jugés indésirables dans les textes sources, ainsi qu’à des compositions nouvelles, basées sur des textes anciens mais qui n’en respectent ni la logique interne, ni les thèmes, ni l’emplacement liturgique. Quitte à recourir à ces procédés innovants, à la nécessité douteuse (cf. Sacrosanctum Concilium n° 23), qui leur permettaient une large créativité (dont ils ont usé), les réformateurs auraient pu tenter de mettre en œuvre le mandat conciliaire dans les collectes de Carême : ils ne l’ont pas fait.