La réforme des collectes, 1/3 : Viens, Seigneur !

Le missel romain réformé selon l’esprit de Vatican II contient tous les éléments du rite romain [antérieur].

Pape François, lettre d’accompagnement du Motu Proprio Traditionis Custodes

On ne fera des innovations que si l’utilité de l’Église les exige vraiment et certainement.

Concile Vatican II, constitution dogmatique Sacrosanctum Concilium

Si les études sur la réforme liturgique ont d’abord porté sur l’Ordo Missæ, il existe un mouvement récent de prise de conscience de la teneur de la réforme liturgique dans les textes propres à chaque jour liturgique. Nous voulons y contribuer en étudiant dans cette série d’articles les modifications apportées aux textes des collectes de l’Avent, du Carême et du Temps Pascal.

L’importance de la collecte dans la liturgie ne saurait être exagérée. Aussi appelée « prière d’ouverture », elle est la première prière propre de la messe, après le Gloria et avant les lectures. Plus que la prière sur les offrandes et la postcommunion, elle donne, pour ainsi dire, le ton de la messe ; on peut dire la même chose de l’introït par rapport aux autres chants du propre. De plus, elle est employée en conclusion des heures de l’Office Divin ; ceux qui célèbrent intégralement la liturgie ont donc l’occasion de la ruminer tout au long de la journée. La collecte est un lieu privilégié où l’Église affirme ce qu’elle croit sur Dieu, ce qu’elle sait sur l’homme, et formule vers Dieu les besoins qu’elle juge les plus pressants.

Le matériau de cette étude est largement issu du livre de Lauren Pristas, The Collects of the Roman Missals, qui constitue à ce jour l’étude la plus approfondie du sujet. Les lecteurs désireux d’approfondir se procureront avec grand profit cet ouvrage. Pristas adopte une démarche historique et analytique rigoureuse et conserve une stricte neutralité, à laquelle nous nous autoriserons ici quelques entorses au vu de l’évidente contradiction entre les deux citations qui ouvrent cet article, et les conclusions de notre étude.

Dans la mesure où les collectes du missel de 1962 dont nous allons traiter sont présentes à l’identique dans les sacramentaires grégoriens, carolingiens, médiévaux, et dans le missel tridentin, donc d’un usage attesté continûment et quasi-exclusivement pendant plus d’un millénaire, on s’autorisera à les appeler collectes traditionnelles, pour les distinguer des collectes rénovées, qui peuvent elles-mêmes être antiques dans certains cas. Nous donnerons pour chacune une traduction très littérale qui vise seulement la bonne compréhension du latin.

Introduction historique

En 1963, Vatican II ordonnait « une prudente révision des livres liturgiques dans l’esprit d’une saine tradition » (n.4). Pour réaliser cette révision, Paul VI forme dès 1964 le Consilium ad exsequendam Constitutionem de Sacra Liturgia, ci-après le Consilium. Une sous-commission est chargée de réviser les collectes, le Coetus 18bis, d’abord sous le pilotage de dom Placide Bruylants osb, puis, à partir de 1967, sous le pilotage de dom Antoine Dumas osb.

Mi-1966, dom Bruylants fit approuver les principes de travail suivants :

  1. éviter la répétition des collectes, ce qui nécessiterait d’en introduire de nouvelles ;
  2. employer les textes primitifs des oraisons, établis par démarche critique ;
  3. supprimer les mentions de miracles douteux ;
  4. n’employer que des collectes, à l’exclusion de textes d’autres genres ou fonctions liturgiques ;
  5. les collectes s’adressent au Père.

Il fit approuver également de nombreuses collectes révisées suivant ces principes. Le texte ancien des collectes était révisé pour correspondre à sa version primitive, et d’anciennes collectes tombées hors d’usage étaient employées pour les jours de semaine (où jusqu’alors on répétait la collecte du dimanche). Ce travail n’est pas exempt de défauts, mais il présentait les signes d’une certaine continuité avec le missel précédent (à l’exception notable de la reformulation vers le Père des oraisons s’adressant au Fils).

Dom Buylants mourut en octobre 1966, et dom Antoine Dumas, moine d’Hautecombe, fut nommé à sa place. Il confirma (dans l’ensemble) les principes de travail de dom Bruylants, mais mit à la poubelle l’ensemble des collectes déjà révisées et repartit de zéro. Il ne prit pas la peine de faire approuver ses travaux au fur et à mesure, et, en 1969, soumit au Pape le résultat complet, avec le reste de ce qui deviendrait le missel de 1970 – un volume énorme de texte, impossible à relire in extenso, résultant en une mise devant le fait accompli : la publication du missel ne pouvait attendre. Pour quel résultat ? C’est ce que nous allons voir dans la suite de cette étude. Les lecteurs ne seront pas surpris de regretter la mort de dom Bruylants : sur les cinq principes exposés ci-dessus, les n° 2 et 4 sont plutôt conservateurs, les n° 1, 3 et 5 plutôt innovants ; dom Antoine Dumas allait appliquer ces trois-là avec une frénésie innovatrice indicible, et violer constamment les deux autres.

Chapitre 1 – « Viens, Seigneur ! » : les collectes de l’Avent

1.1 Les collectes traditionnelles

« Excita » : réveille-toi, secoue-toi, dépêche-toi : ainsi pourrait-on diversement traduire le mot qui inaugure trois des quatre collectes dominicales traditionnelles de l’Avent. À cause de lui, tout le temps de l’Avent revêt le caractère d’une certaine urgence. Il faut que le Christ vienne, ou nous sommes perdus. Ces quatre collectes n’ont pas été supprimées, mais reléguées à des jours de semaine, non sans avoir été modifiées au passage.

Voici les collectes traditionnelles des quatre dimanches de l’Avent. Comme chacune n’a rien de commun avec la collecte rénovée du même dimanche, nous comparerons ces deux séries de quatre collectes de manière globale.

1er dimanche de l’Avent
Excita, quǽsumus, Dómine, poténtiam tuam, et veni : ut ab imminéntibus peccatórum nostrórum perículis, te mereámur protegénte éripi, te liberánte salvári.Réveille, Seigneur, ta puissance, nous t’en prions, et viens ; afin que, dans les périls imminents de nos péchés, nous méritions d’être défendus par toi qui protèges, sauvés par toi qui libères.
2e dimanche de l’Avent
Excita, Dómine, corda nostra ad præparándas Unigéniti tui vias : ut, per ejus advéntum, purificátis tibi méntibus servíre mereámur.Réveille nos cœurs, Seigneur, pour préparer les voies de ton Fils unique, afin que par son avènement, nous méritions de te servir avec un esprit purifié.
3e dimanche de l’Avent
Aurem tuam, quǽsumus, Dómine, précibus nostris accómmoda : et mentis nostræ ténebras, grátia tuæ visitatiónis illústra.Prête l’oreille à nos prières, Seigneur, nous t’en prions, et éclaire les ténèbres de notre esprit par la grâce de ta venue.
4e dimanche de l’Avent
Excita, quǽsumus, Dómine, poténtiam tuam, et veni : et magna nobis virtúte succúrre ; ut per auxílium grátiæ tuæ, quod nostra peccáta præpédiunt, indulgéntiæ tuæ propitiatiónis accéleret.Réveille, Seigneur, ta puissance, nous t’en prions, et viens ; et avec ta grande force, secours-nous, que par le secours de ta grâce, ton indulgente bonté hâte le salut que retardent nos péchés.

Ces collectes sont très antiques : la plus récente est celle du premier dimanche, dont il est bien établi qu’elle a été composée par saint Grégoire dans les années 590 (mais sur la base d’une autre encore plus ancienne).

Remarquons que chacune de ces collectes décrit une situation négative d’une urgente gravité (respectivement : les dangers auxquels nous exposent nos péchés, nos esprits qu’il faut purifier, nos esprits plongés dans les ténèbres, nos péchés qui retardent le salut), demande à Dieu de nous en délivrer (à Dieu le Fils, trois fois ; à Dieu le Père, une fois ; l’adresse directe au Fils avec l’impératif veni, « viens » est une caractéristique de l’Avent), et décrit les moyens de cette délivrance : la protection divine, l’avènement du Christ, sa lumière, sa force et le secours de sa grâce, respectivement.

1.2 Les collectes rénovées

La collecte rénovée du premier dimanche de l’Avent est basée sur une postcommunion du sacramentaire gélasien, l’une des plus anciennes sources d’oraisons pour la messe :

Sacramentaire gélasien, postcommunion n°1139
Da, quǽsumus, omnípotens Deus, cunctæ famíliæ tuæ hanc voluntátem in Christo filio tuo Dómino nostro veniénti : in justis opéribus aptos occurrére, et eius déxteræ sociáti, regnum mereántur possidére cælésti.Donne, nous t’en prions, Dieu tout-puissant, à toute ta famille, ce désir dans le Christ ton fils notre Seigneur qui vient, d’accourir, dignes, par de justes œuvres, et, associés à sa droite, de mériter de posséder le règne céleste.
MR2002, collecte du 1er dimanche de l’Avent
Da, quǽsumus, omnípotens Deus, hanc tuis fidélibus voluntátem, ut, Christo tuo veniénti justis opéribus occurréntes, eius déxteræ sociáti, regnum mereántur possidére cæléste.Donne, nous t’en prions, Dieu tout-puissant, à tes fidèles, ce désir, qu’accourant par de justes œuvres vers ton Christ qui vient, associés à sa droite, ils méritent de posséder le règne céleste.

Les modifications substantielles sont en gras, les modifications grammaticales ou sans changement substantiel en italique. Outre l’omission des mots « notre Seigneur », guère étonnante dans la mentalité des années 1960 mais qui ne change pas le propos de la collecte, et des modifications techniques qui tentent sans grand succès de clarifier la grammaire alambiquée de l’original, il faut surtout noter qu’il s’agit là d’une postcommunion (voir le principe n° 4 ci-dessus, ouvertement violé). Le caractère d’une postcommunion est clair : les fidèles étant déjà sanctifiés par la grâce de l’Eucharistie, une postcommunion ne fait habituellement pas mention du péché, des ténèbres et de la mort dont le sacrifice de la Messe doit nous délivrer, au contraire d’une collecte. C’est bien le cas ici.

La collecte rénovée du deuxième dimanche de l’Avent est issue du même sacramentaire gélasien :

Sacramentaire gélasien, collecte n°1153
Festinantes, omnípotens Deus, in occúrsum Fílii tui Dómini nostri nulla impédiant ópera actus terréni, sed cæléstis sapiéntiæ erudítio fáciat nos ejus esse consórtes.Alors que nous nous hâtons à la rencontre de ton Fils, notre Seigneur, Dieu tout-puissant, qu’aucune œuvre d’origine terrestre ne nous empêche, mais que l’instruction en la sagesse céleste nous fasse ses co-héritiers.
MR2002, collecte du 2e dimanche de l’Avent
Omnípotens et miséricors Deus, in tui occúrsum Fílii festinántes nulla ópera terréni actus impédiant, sed sapiéntiæ cæléstis erudítio nos fáciat ejus esse consórtes.Dieu tout-puissant et miséricordieux, qu’aucune œuvre d’origine terrestre ne nous empêche quand nous nous hâtons à la rencontre de ton Fils, mais que l’instruction en la sagesse céleste nous fasse ses co-héritiers.

Les réformateurs se sont bornés à changer l’ordre des mots de cette collecte en six occasions, sans qu’on comprenne bien pourquoi (aucun manuscrit n’a cet ordre de mots), à ajouter « miséricordieux », et à omettre « notre Seigneur », comme à leur habitude. Si l’emploi de cette antique collecte n’est pas contestable – ce qui est contestable, c’est qu’elle remplace une autre collecte tout aussi vénérable – on s’interroge sur les raisons qui poussent les réformateurs à systématiquement introduire sans motif des modifications de leur cru, contrevenant au principe n°2.

La collecte rénovée du troisième dimanche de l’Avent est basée sur une prière dont il n’est pas clair qu’il s’agisse d’une collecte, présente dans les sacramentaires de Ravenne et de Vérone, deux collections de prières dont l’emploi liturgique n’est pas certain.

Sacramentaire de Vérone, oraison n°1356
Deus, qui cónspicis pópulum tuum incarnatiónem domínicam fidéliter exspectáre, præsta, quǽsumus, ut valeámus ad tantæ salútis gáudia perveníre, et votis sollémnibus álacri semper lætítia celebráre.Dieu, qui regardes fidèlement ton peuple attendre l’incarnation du Seigneur, fais, nous t’en prions, que nous puissions atteindre les joies d’un tel salut, et célébrer toujours en grande joie par de solennelles prières.
MR2002, collecte du 3e dimanche de l’Avent
Deus, qui cónspicis pópulum tuum nativitátis domínicæ festivitátem fidéliter exspectáre, præsta, quǽsumus, ut valeámus ad tantæ salútis gáudia perveníre, et ea votis sollémnibus álacri semper lætítia celebráre.Dieu, qui regardes fidèlement ton peuple attendre la fête de la nativité du Seigneur, fais, nous t’en prions, que nous puissions atteindre les joies d’un tel salut, et célébrer toujours en grande joie par de solennelles prières.

La modification est rendue nécessaire par le temps liturgique : l’incarnation du Seigneur en tant que telle est plutôt fêtée à l’Annonciation. Cependant, il est curieux que « les joies d’un tel salut » soient associées, non à la nativité elle-même, mais à sa fête. La physionomie de l’oraison laisse penser qu’elle pourrait être une oraison super populum, prononcée dans certains rites antiques pour bénir l’assemblée au moment de l’offertoire ou de l’envoi, plutôt qu’une collecte, dont elle ne respecte ni la structure ni le vocabulaire : nouvelle entorse au principe n° 4.

La collecte rénovée du quatrième dimanche de l’Avent est la célèbre oraison de l’Angélus, qui est historiquement la postcommunion de la messe de l’Annonciation :

Grátiam tuam, quǽsumus, Dómine, méntibus nostris infúnde, ut qui, Angelo nuntiánte, Christi Fílii tui incarnatiónem cognóvimus, per passiónem ejus et crucem ad resurrectiónis glóriam perducámur.Répands, nous t’en prions, Seigneur, ta grâce, en nos âmes, afin qu’ayant connu par l’annonce de l’Ange l’incarnation du Christ ton Fils, nous parvenions par sa passion et sa croix à la gloire de la résurrection.

L’emploi primitif de cette oraison n’est pas clair (les manuscrits les plus anciens l’indiquent comme alia oratio, autre oraison ad libitum), pour l’Annonciation ; si elle contient un appel à la grâce plutôt qu’une action de grâces (ce qui la caractérise comme collecte), elle ne contient pas de clause exposant pourquoi cette grâce est demandée, mais insiste plutôt sur vers quoi cette grâce conduit. Elle peut donc être considérée comme une collecte ou comme une postcommunion, et a probablement été utilisée dans l’une ou l’autre fonction ; mais dès le douzième siècle, elle se stabilise comme postcommunion.

1.3 Conclusion : l’Incarnation, à quoi bon ?

Aucune des quatre collectes rénovées n’exprime en quoi nous avions besoin que Dieu s’incarne. La situation de l’humanité avant la venue de Jésus-Christ y est décrite comme une attente, un chemin – les œuvres de ce monde y sont un obstacle qui n’est pas décrit comme infranchissable – en aucun cas nous n’avons besoin d’une libération. Certains fruits de l’Incarnation sont décrits : l’adoption divine qui fait de nous des co-héritiers du Royaume avec le Christ, la gloire et les joies de ce Royaume céleste ; mais l’homme avant le Christ n’est guère malheureux, et si le mot « salut » est employé – une seule fois – la lecture de ces collectes ne permet pas de savoir de quoi la venue du Christ nous sauve.

Au contraire, les collectes traditionnelles peignent de la situation de l’homme déchu un tableau saisissant, et expriment sa dépendance radicale à la grâce divine sans laquelle nous ne pouvons rien faire. Elles s’adressent directement à Dieu le Fils, dont l’Église attend la venue, par une série d’impératifs suppliants, avec l’anaphore qui répète au long de l’Avent les mots « Excita... et veni ».

Cette différence corrobore l’appréciation commune selon laquelle l’Avent dans la liturgie rénovée n’est pas un temps pénitentiel, mais un temps d’attente, de préparation et d’espérance. Mais la mention du péché et de l’urgente nécessité de la grâce divine n’a rien de propre aux temps pénitentiels: elle est fréquente également au temps per annum. De plus, les collectes traditionnelles démontrent qu’il est possible de donner simultanément à l’Avent un caractère pénitentiel (légèrement, puisqu’on n’y jeûne pas), et un caractère d’attente, de préparation et d’espérance, sans que l’un de ces aspects fasse de l’ombre aux autres.

Ce changement du caractère de l’Avent fut opéré en grande partie par l’emploi comme collectes d’oraisons qui sont initialement des postcommunions (au moins deux sur quatre, plus une oraison de fonction inconnue), en violation des principes que les réformateurs s’étaient donnés à eux-mêmes : en effet, ce n’est pas le propre d’une postcommunion que de décrire la déchéance dont nous a relevé l’Eucharistie que cette prière conclut.

Ce moyen n’est pas le seul par lequel les réformateurs ont imprimé un changement au caractère propre de chaque temps liturgique : c’est ce que nous verrons dans les prochains articles de cette série.

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